11e Forum International de la Santé Numérique : Espoirs, concrétisation et questionnements
Du 2 au 4 avril, le 11e Forum international de la santé numérique a réuni des acteurs- venant de Tunisie et d’ailleurs – dans les domaines des soins et des technologies. Des médecins, des ingénieurs, des chercheurs, des entrepreneurs, des décideurs publics et d’autres spécialistes ont échangé leur savoir et leurs expériences.
La Presse — Ce rendez-vous, dont le thème principal cette année est «De la santé conventionnelle à la santé 4.0», est organisé par le Forum Médical de Réalités, en partenariat avec la Société tunisienne de télémédecine et e-Santé. Les conférences, les panels et les débats ont été l’occasion d’échanges entre des experts nationaux mais aussi de la France, la Suisse, les États Unis, le Mali, le Maroc, les Émirats arabes unis.La première journée a été entamée avec un hommage à feu Dr Slim Ben Salah qui était l’un des organisateurs de cette édition.
La cérémonie d’ouverture officielle s’est déroulée vendredi 3 mars. Dans son mot d’ouverture, Taieb Zahar, président du Forum de Réalités, est revenu sur les atouts majeurs de l’IA dans le domaine de la santé. Il a également souligné le dynamisme de l’écosystème tunisien qui constitue, selon lui, une base solide, d’où l’importance d’accélérer l’innovation et de la transformer en un impact concret sur tous les citoyens. Il a rappelé la souveraineté des données personnelles et de l’accès aux soins. Pour Zahar, il faut passer de la réflexion à l’action, afin de construire une vision nationale cohérente et faire de la technologie un levier.
Moez Chafra, recteur de l’université de Tunis El Manar, a évoqué dans son intervention la participation de l’Institut supérieur des technologies médicales, notamment dans les recherches. Le représentant de l’OMS Ramzi Ouhichi, a rappelé l’importance de faire progresser la santé et renforcer le système de soins pour tous grâce au numérique. Il a souligné que la digitalisation n’est pas un objectif en soi mais un outil pour bâtir un écosystème de santé numérique inclusif.
D’autres intervenants tunisiens et étrangers ont également souligné l’obligation de réfléchir ensemble pour avancer, d’où l’intérêt de ce forum.
Quelques applications concrètes
Dans le cadre de l’échange d’expériences, la première conférence a été présentée par l’expert égyptien en informatique de santé Dr Ahmed Kamel. Il a fait un récapitulatif sur l’usage des outils numériques aux Émirats arabes unis, où il exerce, et les différentes solutions technologiques innovantes pour améliorer les soins de santé.
Ce pays est, en effet, deuxième à l’échelle mondiale en matière d’allocations accordées à l’IA dans le domaine de la santé, juste après Singapour. L’implication des outils informatiques dans l’analyse des images médicales remonte au début des années 90. Un cadre légal régit le marché des programmes IA utilisés dans le secteur des soins.
Il a également expliqué le fonctionnement des plateformes «Malaffi», «Nabidh» et «Riayati» qui servent à collecter et unifier les données des patients, tout en précisant qu’elles ont nécessité des années de travail pour atteindre le format actuel. Ainsi, un patient qui change de médecin ou de structure de soins pourra récupérer les informations qui le concernent depuis ces plateformes. Et pour suivre les nouveautés internationales, Dubaï accueille chaque année des intervenants internationaux dans le cadre de l’IA week.
Par la suite, deux entrepreneurs ont présenté leurs projets. Nizar Chelly a cofondé TadreeX, dont il est le directeur général. Le nom de cette startup inclut «Tadrib» et Matrix, pour dire qu’on va vers le virtuel, dixit Nizar Chelly. TadreeX remonte à 2021, mais n’est active dans le domaine de la santé que depuis un an.
Elle développe des outils qui utilisent la technologie immersive pour simuler les espaces de travail et créer une expérience virtuelle à travers un casque, allant du scénario à la conception et modélisation 3D puis enfin la stimulation virtuelle. Parmi ses partenaires tunisiens figurent des facultés de médecine. Elle a commencé récemment à attirer des partenaires étrangers.
Fares Mseddi, docteur en pharmacie et entrepreneur, a présenté Saydalid, un outil d’assistance digitale en pharmacie qu’il a conçu lui-même avant de montrer le modèle au développeur. Ses services couvrent actuellement 45 mille patients et plus d’une centaine de pharmacies.
D’autres intervenants ont expliqué les différentes applications des outils digitaux dans le secteur des soins.
Parmi les thèmes évoqués, l’hôpital numérique qui permet de décloisonner les services hospitaliers. Des professionnels travaillent en réseau, d’où un gain de coût et une meilleure qualité de prise en charge. Actuellement, 100% des hôpitaux régionaux sont couverts de façon continue, grâce à un planning. Et comme le but n’est pas seulement d’être moderne, mais aussi juste et efficace, un reportage a été projeté concernant la plateforme Najda qui coordonne les interventions médicales urgentes.
L’expérience des jumeaux numériques pour la modélisation 3D a été au centre des intérêts. Elle permet de simuler l’environnement opératoire, notamment dans l’enseignement et la chirurgie. Déjà utilisée dans l’industrie agroalimentaire, elle se généralise progressivement dans le secteur des soins et «sera la norme dans quelques années», d’après les intervenants.
Un robot chirurgical sud-coréen a été récemment installé à l’hôpital Charles-Nicolle. Des dizaines d’interventions réussies ont été réalisées dans les spécialités de chirurgie générale, gynécologie et urologie. En dépit de quelques inconvénients, dont le coût, il y a actuellement dans le monde près de 10 mille robots chirurgicaux avec des millions d’opérations effectuées.
L’ancrage traditionnel de l’offre de soins est aussi modifié grâce aux technologies modernes. Le patient a accès à l’expertise à distance, ce qui réduit les inégalités et permet de traiter le malade là où il est, dans les régions à ressources limitées. Loin d’être une promesse abstraite, certains outils existants réduisent les délais de diagnostic et assistent les médecins, sans pour autant les remplacer.
D’autres usages plus spécialisés concernent l’oncologie, l’anesthésie réanimation, la médecine dentaire, la radiologie, l’industrie pharmaceutique…
Des problématiques s’imposent
Comme l’a expliqué Taieb Zahar, «l’enjeu n’est pas d’opposer médecine traditionnelle et santé numérique, mais de concevoir une nouvelle manière de penser les soins». Il s’agit d’être en phase avec la révolution technologique, tout en tenant compte des enjeux déontologiques, éthiques et réglementaires.
Le directeur général de la santé, Walid Naija, a insisté dans son allocution au nom du ministre sur la nécessité d’un cadre réglementaire protecteur vu la double responsabilité : accélérer l’intégration des innovations et veiller au respect de l’éthique et à la sécurité des données. En effet, si l’IA est partout, les lois sont propres à chaque pays.
Il est clair que c’est un outil institutionnel qui doit être bien gouverné et aligné sur les principes éthiques. Comment alors trouver l’équilibre régulation/innovation? Des règles trop oppressives risquent de freiner le progrès. En contrepartie, il y a une nécessité de protéger le patient, le médecin et la médecine.
Le mot «confiance» revient dans ce sens plusieurs fois : la confiance du professionnel de santé dans le modèle d’intelligence numérique, et la confiance entre médecin et patient. En effet, le médecin n’a pas toujours les données complètes sur le processus, d’où l’importance de définir des responsabilités claires face à ces connaissance générées autrement que par l’expérimental.
Les intervenants ont alors présenté un plaidoyer pour le retour vers le facteur humain. «Plus la médecine se technise, plus le médecin doit humaniser le soins». La médecine augmentée ne doit donc pas perdre son âme qui est la relation des soins. C’est «une confiance qui rejoint une conscience». L’homme doit toujours garder la main haute car la technologie est un très bon serviteur mais un très mauvais maître.
Le risque de dépendance technologique à l’IA dans les pays du Sud a également été souligné, comme ce sont des consommateurs passifs. D’autres questions pertinentes ont été discutées : les patients qui ne savent pas utiliser ces outils risquent-ils d’être isolés ? Comment intégrer différentes technologies avec des exigences techniques différentes ?
Le 11e Forum international de la santé numérique a donc ouvert des pistes de réflexion avec des échanges d’idées, d’expériences et même des partenariats.
La clôture officielle comprend la remise des prix du Concours de projets en santé numérique et intelligence artificielle, en présence de SEM Wan Li, ambassadeur de la République populaire de Chine en Tunisie.



