Tunisie : l’option d’une loi d’urgence financière relancée…
L’économiste Ridha Chkandali a estimé, dimanche, que le budget de l’État pour l’année 2026 n’est plus en phase avec les réalités économiques et géopolitiques actuelles, appelant à l’adoption d’une loi de finances complémentaire, voire d’une véritable loi d’urgence financière, afin d’anticiper les effets de la guerre en cours au Moyen-Orient sur les équilibres budgétaires de la Tunisie.
Dans une publication détaillée diffusée sur sa page officielle Facebook, Chkandali considère que les hypothèses sur lesquelles a été bâti le budget 2026 ont été dépassées par les récents développements internationaux, notamment la flambée attendue des cours du pétrole et le ralentissement probable de la croissance économique.
Un budget construit sur des hypothèses fragilisées
Selon lui, la loi de finances 2026 repose sur deux postulats majeurs : une croissance économique de 3,3 % et un prix moyen du pétrole de 63,3 dollars le baril. Or, ces deux paramètres seraient désormais largement éloignés de la réalité.
L’économiste souligne que, d’après les estimations du Fonds monétaire international, la Tunisie pourrait enregistrer, dans le meilleur des cas, une croissance limitée à 2,1 % en 2026. Il avertit que ce taux pourrait être encore plus faible si les tensions régionales se prolongent et perturbent davantage les marchés internationaux.
Une telle révision à la baisse de la croissance aurait, selon lui, un impact direct sur les recettes fiscales. Le budget prévoit en effet 47,8 milliards de dinars de ressources fiscales. Or, une activité économique moins dynamique réduirait mécaniquement les rentrées liées à la TVA, à l’impôt sur les sociétés, à l’impôt sur le revenu ainsi qu’aux droits de douane.
Le pétrole, principal facteur de pression
Ridha Chkandali insiste également sur la variable énergétique, qu’il considère comme centrale pour les finances publiques tunisiennes. Il juge peu probable le maintien du baril autour de 63,3 dollars et estime que les prix pourraient atteindre, voire dépasser, les 100 dollars en cas d’aggravation des tensions au Moyen-Orient.
Pour la Tunisie, importatrice nette d’énergie, un tel scénario se traduirait par une hausse sensible de la facture énergétique, un creusement du déficit commercial, une pression accrue sur les réserves en devises et un alourdissement des dépenses budgétaires liées à la compensation ou aux coûts de production énergétique.
Il estime ainsi que les dépenses globales de l’État pourraient dépasser les 80 milliards de dinars, contre les prévisions initiales du budget.
Un double déséquilibre budgétaire
L’analyse de Chkandali repose sur un constat simple : les recettes risquent de diminuer au moment même où les dépenses augmenteraient.
D’un côté, le ralentissement de la croissance pèserait sur les ressources fiscales. De l’autre, la hausse du pétrole et ses effets indirects alourdiraient les charges publiques. Ce croisement de tendances remettrait en cause la crédibilité des équilibres retenus lors de l’adoption de la loi de finances.
Il considère ainsi que le budget voté n’est plus réaliste et nécessite une révision rapide.
Loi de finances complémentaire ou loi d’urgence financière
Face à cette situation, l’économiste estime qu’une simple gestion courante ne suffira pas. Il appelle d’abord à la préparation d’une loi de finances complémentaire permettant de réviser les hypothèses macroéconomiques, de recalculer les recettes et les dépenses attendues, puis d’ajuster les priorités budgétaires.
Mais il va plus loin en plaidant pour une loi d’urgence financière. Selon lui, la conjoncture actuelle exige plusieurs scénarios de gestion selon l’évolution de la crise internationale, notamment en lien avec la stabilité du détroit d’Ormuz, passage stratégique pour les flux pétroliers mondiaux.
Il recommande, dans ce cadre, la mise en place immédiate d’une cellule de crise regroupant les meilleures compétences tunisiennes et opérant à proximité de la présidence de la République afin d’élaborer des scénarios alternatifs et de proposer des réponses rapides.
Critique des mesures actuelles
Ridha Chkandali juge insuffisantes certaines pistes évoquées récemment dans le débat public pour alléger la pression budgétaire.
Il cite notamment les mesures monétaires visant à réduire les importations, ainsi que la proposition autour du pain au son pour réduire les dépenses de compensation. À ses yeux, ces options ne peuvent constituer à elles seules une réponse structurelle à la dégradation potentielle des finances publiques.
Il estime également que certaines dispositions prévues dans la loi de finances, comme la facturation électronique, pourraient nécessiter des ajustements ou un recalibrage.
L’économiste avertit que si les tensions extérieures persistent, le gouvernement pourrait être amené à revoir plusieurs engagements.
Parmi les options évoquées figurent : le report des augmentations salariales dans la fonction publique, ou leur limitation à un niveau symbolique ; le report des recrutements publics, alors que 53 mille nouveaux postes seraient prévus ; le report ou le rééchelonnement de projets publics programmés ; une hausse des prix des carburants, à l’image de décisions prises dans d’autres pays de la région.
Il souligne toutefois qu’une augmentation des carburants comporterait des risques élevés : accélération de l’inflation, hausse des coûts de transport et de production, perte de pouvoir d’achat, tensions sociales et contradiction avec les engagements politiques affichés contre les conditionnalités extérieures.
La question du FMI relancée
Dans son analyse, Ridha Chkandali estime enfin que les contraintes financières pourraient pousser les autorités à reconsidérer certaines positions précédemment jugées non négociables, notamment une éventuelle reprise des discussions avec le Fonds monétaire international.
Une telle option viserait à mobiliser des financements extérieurs, mais pourrait rouvrir le débat sur les réformes structurelles sensibles, en particulier la politique des subventions énergétiques.
Au-delà des chiffres, l’intervention de Chkandali traduit une inquiétude plus large sur la capacité de l’État à préserver simultanément stabilité sociale, discipline budgétaire et croissance économique dans un contexte mondial instable.
Son message met en lumière un enjeu central pour 2026 : adapter rapidement la politique budgétaire tunisienne à un environnement international volatil, sous peine de voir les marges de manœuvre financières se réduire davantage.



