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Culture

Notes de lecture : De nouvelles perspectives pour l’édition patrimoniale

  • 20 janvier 18:15
  • 7 min de lecture
Notes de lecture : De nouvelles perspectives pour l’édition patrimoniale

La Presse — On se plaint à longueur d’année de la présumée désaffection croissante du Tunisien vis-à-vis de la lecture. On ignore sur la base de quelle recherche cette opinion a été bâtie. Ce que l’on sait (et que l’on constate objectivement), ce sont les longues files de visiteurs (et d’acheteurs) qui se forment à chaque foire aux livres.

Ce que l’on sait aussi, c’est qu’il ne passe pratiquement pas un jour sans l’arrivée sur le marché d’au moins un titre nouveau ou réédité. Les acquéreurs sont, certes, en grande majorité des clients aux moyens limités et qui ne dépensent probablement pas des fortunes dans l’acquisition de livres. Mais ils sont bien là, dans les grands centres urbains, mais aussi dans les diverses localités à l’intérieur du pays.

Alors, d’où vient cette impression tenace que le Tunisien ne lit pas ? Probablement du fait qu’un très grand nombre de nos compatriotes ne possède même pas un seul livre chez eux ; qu’on ne les voit pas lire ne serait-ce qu’une revue ou même, phénomène plus récent, un journal lorsqu’ils sont installés dans les espaces publics ; que des maisons d’édition s’éclipsent presque aussitôt apparues sur le marché. Ne serait-ce pas parce que les clients potentiels ne trouvent pas sur ce marché ce qui répond à leurs attentes, tant du point de vue du contenu qu’à celui de la présentation ?

Prenons pour exemple l’édition grand public dans le secteur du patrimoine. Ailleurs, pour diverses raisons, dont le tourisme n’est pas la moindre, ce créneau revêt une dimension  industrielle. Des entreprises s’y consacrent exclusivement et à longueur d’année. Musées, histoire de l’art, sites et monuments historiques et archéologiques, artisanat et traditions, paysages naturels et domestiqués, patrimoine végétal et faunique, tout y passe et tout trouve preneur. A  condition…  Oui, à la condition que l’information transmise à travers les différents supports de la communication soit accessible au plus grand nombre, que la présentation soit attrayante et que la commercialisation soit ciblée grâce à une exposition étudiée.

Chez nous, la production éditoriale consacrée au patrimoine est parcimonieuse et, très souvent, de qualité très médiocre. De surcroît, elle n’est pas trouvable partout, souvent même pas aux endroits concernés par la publication. Elle est le fait de quelques éditeurs privés, mais surtout de l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle (Amvppc) qui relève du ministère de la Culture. Ces deux dernières années, cependant, on  a vu l’arrivée sur le marché de trois titres qui retiennent l’attention et qui sont annonciateurs d’un renouveau de bon aloi.

Trois titres qui feront date

Avant les années 90 du siècle dernier, l’édition consacrée au patrimoine et destinée au grand public, hormis les publications à caractère exclusivement touristique, était plutôt rare. Chaque nouvelle parution était considérée comme un petit événement, largement commentée dans les médias. Il s’agissait essentiellement d’ouvrages rédigés par des spécialistes à la demande de la Société tunisienne de l’édition (STD), disparue depuis les années 80 et la Maison tunisienne de l’édition, également disparue. Et c’est l’Agence nationale d’éxploitation du patrimoine (Anep), créée dans les années 90 également et, depuis, renommée Agence de mise en valeur et de protection du patrimoine (Amvppc) qui a fait de l’édition patrimoniale une branche —plutôt mineure — de sa mission.

Cette Agence a surtout édité des plaquettes consacrées à un certain nombre de sites archéologiques les plus en vue. Elle a également édité (en nombre limité) des ouvrages assimilés à de «beaux livres » (grands formats, abondante illustration en quadrichromie, papier de luxe, couverture cartonnée, etc.) manifestement destinés à tenir lieu de cadeaux à offrir dans les grandes occasions (anniversaires, fêtes de fin d’année) et, surtout, aux invités de marque étrangers.

Cette production se caractérisait, dans son ensemble, par son caractère élémentaire sur le double plan rédactionnel et technique. Les auteurs, des scientifiques, certes, mais pour être de hautes compétences professionnelles, n’étaient pas pour autant des spécialistes de la vulgarisation. Leurs textes sont généralement secs, truffés de termes scientifiques et techniques, de dates, d’appellations garanties d’«origine», c’est-à-dire aujourd’hui oubliées par le commun des mortels, etc. Quant à la mise en page, elle est pour le moins plate, austère, primaire, pour tout dire. Or, l’objectif de l’édition grand public est de toucher le plus grand nombre de lecteurs possible et, surtout, de lui transmettre des émotions et de titiller son imaginaire dans le strict respect de la vérité scientifique.

Des partenaires complémentaires

Il se trouve que cette exigence a été satisfaite par quelques pionniers de l’édition de qualité en Tunisie, en particulier les Éditions du Patrimoine Maghreb Méditerranée plus connues sous les Éditions Alif, qui ont publié, également dans les années 90 et aux débuts des années 2000, des ouvrages de haute qualité technique et rédactionnelle qui traitent de matières patrimoniales diversifiées, matérielles et immatérielles, particulièrement celles destinées aux enfants.

Heureusement pour le marché du livre en Tunisie, l’Amvppc a, dès ses débuts, pratiqué le « partenariat public-privé » (le fameux PPP) qui nous a valu une coopération précoce et très fructueuse entre l’Agence et des éditeurs privés. La première apporte ses moyens matériels, son réseau de diffusion et sa caution scientifique et les seconds leur remarquable savoir-faire tant technique qu’artistique et également en matière de transmission de la connaissance.

De nouveau, les deux opérateurs se retrouvent pour lancer une série consacrée au patrimoine en arabe, français et anglais. Ces publications (21X21 cm, autour des 80 pages, papier couché mat 120 gr, entièrement en quadrichromie) ont ciblé les domaines de l’héritage culinaire, de l’artisanat traditionnel et de l’environnement, à savoir la harissa (un livre qui ne manque pas de piquant, précisent les éditeurs sur la couverture),  les potières de Sejnane (sans tour et sans four) et Kerkennah (l’archipel des fermes marines).

Rien qu’au vu des couvertures, on s’aperçoit que l’approche des sujets abordés est ici différente de la démarche classique.

Et l’intérieur tient les promesses de la vitrine. Rien qu’à feuilleter chacun de ces volumes, on est frappé par la volonté des maquettistes d’accrocher le lecteur par une mise en page aérée, animée même, serions-nous tentés de dire. La rédaction des textes a été confiée à des spécialistes accompagnés par d’autres spécialistes, de l’écriture, ceux-là, qui mettent la matière en relief à travers un style attractif, à la portée de tout un chacun.

Nous parlons particulièrement de Viviane Bettaïeb à laquelle nous devons déjà tant d’écrits sur le patrimoine historique et naturel tunisien.

Que ce soit pour sa propre bibliothèque ou pour être offerts, ces trois opuscules sont à acquérir (35 dinars/pièce) tant pour leur valeur éditoriale qu’en tant que source documentaire.

Auteur

Tahar Ayachi

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