Recomposition des équilibres : La Tunisie face à l’enjeu de l’adaptation permanente
Le dernier rapport du Forum économique mondial dresse le portrait d’un monde en recomposition, marqué par des risques systémiques et une incertitude durable. Or, ces évolutions posent une question centrale: comment s’adapter à un environnement fragmenté sans compromettre la souveraineté des choix ?
La Presse — Le Forum économique mondial (WEF) met en garde contre une décennie de « turbulences » sans précédent, marquée par l’intensification des confrontations géoéconomiques, l’accélération des ruptures technologiques et l’affaiblissement des mécanismes de coopération internationale, selon son Global Risks Report 2026.
Publié le 14 janvier sur le site du Forum, le rapport révèle un climat d’inquiétude croissante : 57% des experts interrogés anticipent un avenir «turbulent» ou «orageux» à l’horizon 2036, contre 50% pour les deux prochaines années. À l’inverse, seuls 1% estiment que le monde pourrait connaître une période «calme».
Inégalités et fragilités économiques, un cocktail explosif
La confrontation géoéconomique, caractérisée par le recours accru aux sanctions, aux barrières commerciales et à l’instrumentalisation des chaînes d’approvisionnement, est désormais identifiée comme le principal risque mondial à court terme. Elle supplante les conflits armés entre États et traduit une fragmentation croissante de l’ordre international, où la rivalité stratégique tend à primer sur la coopération multilatérale. Pour la deuxième année consécutive, les inégalités socioéconomiques sont considérées comme le risque le plus interconnecté. Elles alimentent la polarisation sociale, fragilisent le contrat social et accentuent la défiance envers les institutions. Parallèlement, les risques économiques — récession, inflation persistante — gagnent en importance à court terme, dans un contexte d’incertitude financière mondiale.
Des risques majeurs à long terme
Les dangers liés à l’intelligence artificielle progressent fortement dans les projections à long terme, passant de la 30e à la 5e place d’ici à 2036, reflétant les inquiétudes autour de ses impacts économiques, sociaux et politiques. Si les préoccupations environnementales reculent à court terme, elles demeurent dominantes à l’horizon de dix ans. Et cinq des dix principaux risques à long terme sont d’ordre climatique ou écologique, avec les événements météorologiques extrêmes en tête.
Le rapport identifie en outre six dynamiques structurantes, dont la «multipolarité sans multilatéralisme», les «valeurs en guerre» et les effets disruptifs d’une «IA généralisée», dessinant un monde plus fragmenté, plus imprévisible et plus difficile à gouverner collectivement.
Se préparer aux défis de demain
Au-delà des risques macroéconomiques et géopolitiques, cette décennie de turbulences pourrait également se traduire par une reconfiguration silencieuse des rapports de pouvoir, où la maîtrise des données, des normes technologiques et des standards industriels deviendra un levier d’influence aussi décisif que les ressources naturelles ou la puissance militaire.
Dans ce contexte, les pays capables d’anticiper les mutations réglementaires, de protéger leur souveraineté numérique et de participer à l’élaboration des règles internationales, plutôt que de les subir, disposeront d’un avantage stratégique durable. Par ailleurs, la multiplication des chocs — sanitaires, climatiques, financiers ou technologiques — impose de repenser la notion même de résilience.
Celle-ci ne peut plus se limiter à la gestion de crises successives, mais doit s’inscrire dans une capacité d’anticipation et d’adaptation permanente. Pour les économies émergentes, cela passe par des institutions agiles, une gouvernance fondée sur la transparence et l’évaluation, ainsi qu’un investissement accru dans le capital humain.
Autant dire que tout reste à faire pour notre pays afin de ne pas être pris dangereusement de court. Dans un monde instable, la véritable richesse ne réside plus uniquement dans les ressources ou les alliances, mais également dans la faculté d’une société à apprendre, à se transformer et à préserver sa cohésion face à l’incertitude.
Pour la Tunisie, lucidité stratégique et souveraineté des choix
Face à ces perspectives, le WEF appelle à une coopération renouvelée, même dans un environnement fragmenté, plaidant pour des «coalitions de volontaires», des partenariats public-privé et des investissements accrus en recherche et développement. «L’avenir n’est pas prédéterminé. Il dépendra des choix collectifs faits dès aujourd’hui», souligne le rapport.
Pour l’ensemble des pays — et plus encore pour un pays comme le nôtre, exposé aux chocs externes et aux déséquilibres structurels — ces prévisions imposent une lecture lucide du monde tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Nous sommes confrontés à un fait accompli. Il ne s’agit donc plus seulement de retrousser ses manches, ni de revendiquer un ordre mondial plus juste, ni de multiplier des ajustements ponctuels, mais de redéfinir une stratégie nationale claire et assumée, capable de s’inscrire dans la durée. Dans un environnement international fragmenté, la dépendance excessive à des partenaires uniques ou à des logiques de court terme fragilise la souveraineté économique et réduit les marges de manœuvre.
La diversification des partenariats n’est donc plus un choix diplomatique parmi d’autres, mais une condition de résilience et de crédibilité. Dans cette perspective, la Tunisie gagnerait à privilégier des partenariats qui créent de la valeur durable, plutôt que ceux qui se limitent à soulager temporairement les tensions financières.
Des coopérations fondées sur le transfert de compétences, l’investissement productif, la montée en gamme industrielle et l’intégration dans des chaînes de valeur à forte valeur ajoutée permettraient de rompre avec une économie de dépendance. Mais cette ambition ne peut se concrétiser sans un investissement massif et cohérent dans le capital humain.
Former les nouvelles générations aux sciences, aux technologies, à l’économie, à l’intelligence artificielle et à l’innovation n’est plus un luxe ni un simple slogan : c’est le socle qui permettra à notre pays de maîtriser ses choix, d’innover, de s’adapter aux réalités du monde et de défendre efficacement ses intérêts.
Fidèle à sa tradition diplomatique depuis l’indépendance, la Tunisie a toujours cherché à être l’amie de tous sans dépendre de personne, en préservant une autonomie de décision qui lui a souvent permis d’éviter les alignements contraints. Dans un monde marqué par la rivalité des blocs, la politisation des échanges économiques et l’érosion du multilatéralisme, cette approche équilibrée retrouve aujourd’hui toute son actualité.
À condition d’être réactualisée et soutenue par une vision économique claire, elle peut redevenir l’un des principaux atouts du pays pour traverser la décennie de turbulences annoncée, non dans l’attentisme, mais dans la maîtrise de ses choix et la défense de ses intérêts à long terme.