Le secteur pharmaceutique traverse l’une des crises les plus graves de son histoire. Molka El Moudir, vice-présidente du Syndicat des pharmaciens d’officine (SPOT), alerte sur un « effet domino » qui paralyse toute la chaîne de santé et appelle à des réformes structurelles immédiates pour éviter l’effondrement du système.
Chaque jour, près de 500 000 Tunisiens franchissent le seuil d’une pharmacie. Au comptoir, la scène est devenue familière : tension, incompréhension, parfois détresse. « Le comptoir est désormais un lieu de crispation permanente », confie-t-elle. En première ligne, les pharmaciens se transforment en « amortisseurs d’un système à bout de souffle ».
La loi de substitution, conçue pour pallier les ruptures, révèle aujourd’hui ses limites. « Elle autorise le remplacement par un générique, mais avec l’accord du patient ou du médecin », rappelle-t-elle. Or, faute de pédagogie publique, beaucoup ignorent ce qu’est un générique et refusent par crainte de bouleverser leur traitement. Les pharmaciens se replient alors sur des méthodes artisanales : appels entre confrères, recherches d’officine en officine. « Nous faisons un véritable travail social, avec fierté, mais dans un climat épuisant. »
Des pénuries qui touchent le vital
La rupture ne concerne plus des produits secondaires, mais des médicaments vitaux : traitements des maladies thyroïdiennes, troubles psychiatriques, hyperactivité chez l’enfant. Leur interruption, même brève, peut entraîner des risques immédiats.
À l’origine, un double mécanisme. À l’international, les laboratoires annoncent les tensions un à deux ans à l’avance. En Tunisie, la Pharmacie centrale, importateur unique, souffre de graves difficultés de trésorerie, aggravées par les impayés de la CNAM. Résultat : des délais de paiement de 180 jours, contre 90 au maximum ailleurs. Certains fournisseurs exigent désormais un règlement comptant. « Nous sommes devenus de mauvais payeurs, non prioritaires dans les calendriers d’approvisionnement », déplore-t-elle.
La récente réunion de Carthage a permis la reconduction du tiers-payant avec la CNAM. Molka El Moudir salue « l’écoute au plus haut niveau de l’État », mais insiste : cette reprise doit s’accompagner de mécanismes concrets. « Nous avons six mois de dettes. L’officine ne peut plus absorber ces retards. » Certaines pharmacies sont bloquées par leurs fournisseurs, d’autres en faillite silencieuse, d’autres encore ont fermé, notamment dans les régions intérieures.
Le SPOT réclame une traçabilité claire des engagements financiers de la CNAM et des réformes profondes des caisses sociales. La CNSS et la CNRPS, déficitaires, ne reversent pas intégralement à la CNAM les 67,5 % de cotisations qui lui sont dus. Le passif est vertigineux : plus de 200 millions de dinars envers le privé, 1 425 millions envers le public, et plus de 500 millions envers la Pharmacie centrale. « Chacun n’est plus en mesure de payer ses fournisseurs. »
Sortir de la gestion par l’urgence
« Nous éteignons les incendies sans enlever les braises », résume-t-elle. Les solutions à court terme se succèdent sans vision durable. La réforme de 2019 sur l’âge de la retraite a offert un répit de quelques années, avant le retour à la case départ.
Pour elle, la crise révèle une anomalie structurelle : « Le privé est plus dynamique que le public. Dans les pays développés, c’est l’inverse. » Un système de santé solide repose sur une santé publique forte, des hôpitaux performants et une gouvernance rigoureuse.
Au ministère de la Santé, elle plaide pour un « guichet unique des prix » et des outils anticipatifs face aux ruptures, comme cela existe ailleurs. Elle appelle à encourager l’industrie locale et à instaurer de véritables incitations en faveur du générique. « Le médicament doit être pensé comme un enjeu structurel et économique, pas comme un simple produit. » Elle cite le Danemark, qui a bâti une part de son PIB sur l’industrie pharmaceutique.
Le mot d’ordre est clair : faire du médicament un enjeu de sécurité nationale, inscrit au sommet des priorités publiques. Cette ambition suppose une relance économique globale, créatrice d’emplois et de cotisations, mais aussi un plan rigoureux de recouvrement par les caisses.
Moderniser pour sauver
Par où commencer ? « D’abord par la législation, obsolète. Celle des officines date d’un demi-siècle et n’est plus adaptée à l’environnement actuel. » Puis viennent les chantiers majeurs : renforcer la production locale, améliorer la régulation et la gouvernance, promouvoir l’usage rationnel du médicament via des protocoles thérapeutiques. « L’INEAS dispose de l’expertise pour accompagner cette dynamique.»
Sécuriser la chaîne d’approvisionnement, anticiper les pénuries, repenser le médicament comme un pilier stratégique : pour Molka El Moudir, il ne s’agit plus d’ajustements techniques, mais d’un choix de société. Celui de considérer la santé non comme une variable d’ajustement, mais comme une composante essentielle de la souveraineté nationale.