Mondher Khanfir, consultant en innovation et infrastructure et vice-président du TABC, a dévoilé en avant-première les grandes lignes d’un rapport stratégique qui redéfinit le rôle des corridors énergétiques en Afrique.
Loin d’être de simples câbles ou tuyaux traversant les frontières, ces infrastructures constituent de véritables “artères de développement”, essentielles à la transformation industrielle du continent. Le rapport, dont le lancement officiel est prévu lors du forum FITA 2026 les 28 et 29 avril, propose une approche renouvelée de la géopolitique énergétique africaine.
Ce travail s’inscrit dans la continuité d’un premier rapport publié en 2019 par l’équipe du think tank TABC sur les corridors transport et logistique, réalisé en prélude à la Zone de libre-échange continentale africaine. “Entre 2019 et aujourd’hui, beaucoup de choses se sont passées”, souligne Mondher Khanfir lors de son passage sur RTCI, précisant que l’Afrique investit environ 90 milliards de dollars par an dans son infrastructure, dont près de 60% sont consacrés au transport-logistique et à l’énergie.
Ces investissements restent néanmoins insuffisants pour atteindre l’objectif de 7% de croissance annuelle fixé par l’agenda 2063 de l’Union africaine. “Le besoin en infrastructure est de 140 à 150 milliards de dollars selon l’estimation officielle de la Banque mondiale”, affirme-t-il, ajoutant qu’il s’agit là de “la partie visible de l’iceberg”, sans compter l’infrastructure intangible et les écosystèmes associés.
Une grille d’analyse qui dépasse les indicateurs classiques
Le rapport développe un modèle d’analyse original qui révolutionne l’approche traditionnelle de la performance énergétique. “On a créé un modèle de classement taxonomique, une sorte de mise en perspective des déterminants de la performance énergétique », explique Mondher Khanfir. Au-delà du coût du kilowattheure, de l’accès à l’énergie et du taux d’énergie renouvelable, le rapport intègre la dimension de l’intensité énergétique, définie comme « la quantité d’électricité consommée pour produire une unité de valeur de PIB”.
Cette approche permet de justifier les stratégies de corridors en faisant bénéficier les nations les plus démunies en termes de capacité de l’excédent énergétique d’un pays voisin situé sur l’axe corridor, et peut-être même de sa technologie et surtout du coût avantageux de son kilowattheure.
Mondher Khanfir identifie trois dimensions essentielles dans ce qu’il appelle “la théorie du changement ». La dimension technologique impose d’intégrer la technologie dans le schéma d’industrialisation du continent. « Produire nos propres équipements est important”, affirme-t-il, insistant sur le transfert de technologie plutôt que sur la simple importation de matériel.
Sur le plan institutionnel, il plaide pour des modalités de procurement, d’achat et de commande publique qui se prêtent à ce genre d’exercice, citant notamment les partenariats public-privé et les projets d’innovation. Enfin, la dimension infrastructurelle reconnaît qu’une infrastructure constitue un écosystème nécessitant une gouvernance particulière. Il prend l’exemple du barrage de la Renaissance en Éthiopie qui, selon lui, aurait dû être conçu dès le départ comme une infrastructure commune à tous les pays du Nil.
Le projet Elmed, vitrine de la coopération énergétique
Le câble sous-marin Elmed, reliant la Tunisie et l’Italie sur environ 200 kilomètres, illustre parfaitement ce que peut être un corridor énergétique réussi. “C’est de la coopération énergétique”, insiste Mondher Khanfir, soulignant que les deux pays ne connaissent pas leurs pics de consommation au même moment, ce qui permet des échanges mutuellement bénéfiques.
Il précise que l’Europe n’acceptera sur ce câble que de l’énergie verte, ce qui dynamise la production d’énergie renouvelable en Tunisie. Le projet a été structuré en joint-venture 50-50, garantissant un équilibre des intérêts. “J’espère que la Tunisie pourra bénéficier aussi du transfert de technologie”, ajoute-t-il, estimant que si le pays devient “spécialiste des corridors, il y a beaucoup de chantiers à prendre en Afrique”.
L’interdépendance énergie-alimentation-écosystème
L’approche par corridors doit intégrer ce que Mondher Khanfir appelle le “nexus énergie-alimentation-écosystème”. Il illustre cette interdépendance par l’exemple du cacao en Côte d’Ivoire et au Ghana, qui produisent ensemble 60% du cacao mondial. “Fin 2025, les prix mondiaux du cacao ont chuté de 50%”, rapporte-t-il. La stratégie de ces pays de créer un cartel du cacao s’est heurtée à l’absence d’industrie de transformation locale. “Si on avait développé une industrie locale du chocolat, ça aurait été beaucoup plus facile, analyse-t-il, car le prix au rayon du chocolat ne change pas beaucoup pour le consommateur malgré la chute des cours de la matière première”.
Interrogé sur l’attraction des capitaux privés, Mondher Khanfir balaie l’idée d’une pénurie financière. “Ce ne sont pas les capitaux qui manquent, ce sont les instruments financiers adaptés”, affirme-t-il. Il préconise de revisiter la finance mixte et d’accélérer le développement des obligations vertes.
L’alignement stratégique demeure crucial dans sa vision. “Si on crée de l’énergie pour l’exporter, ce n’est pas bon pour nous. Il faut profiter du besoin extraordinaire d’industrialisation et d’urbanisation en Afrique pour justifier les investissements”. Cette approche doit se décliner par blocs régionaux suivant la classification de l’Union africaine, qu’il s’agisse de l’Afrique du Nord, de l’Est, de l’Ouest, centrale ou australe.
Un potentiel vert considérable à valoriser localement
L’Afrique regorge de ressources énergétiques renouvelables, de l’hydraulique au solaire en passant par l’éolien, la géothermie et la biomasse. Toutefois, Mondher Khanfir met en garde contre le risque de « servir de batterie du monde » et insiste sur la nécessité de « d’abord servir les marchés locaux ».
Concernant la croissance du continent, il rappelle que l’Afrique affiche actuellement un taux de 3,9%, plus soutenu que celui de l’Amérique latine qui fait du 2% en moyenne et pas loin de celui de l’Asie en développement hors Chine avec 4,4%. Selon lui, l’avenir de l’Afrique et les fameux 7% ciblés ne peuvent pas se faire sans industrie.
Le rapport « Les corridors énergétiques en Afrique : clés de la transition écologique et de l’intégration régionale » sera officiellement présenté lors du forum FITA 2026, prévu les 28 et 29 avril. Une table ronde spécifique sera consacrée aux corridors énergétiques.
Mondher Khanfir décrit le document comme particulièrement riche, comportant des monographies par pays, l’analyse de l’offre et de la demande, ainsi que la taxonomie développée. « C’est un élément important non seulement pour un investisseur qui va trouver beaucoup d’informations consolidées dans un seul ouvrage, mais c’est aussi pour faire des politiques publiques », conclut-il.