Ces dernières années, l’orfèvrerie tunisienne subit de plein fouet la volatilité des cours internationaux des métaux précieux. À Djerba, haut lieu du bijou traditionnel, cette instabilité s’est traduite par un net ralentissement de l’activité, à l’approche même de la saison des mariages, pourtant cruciale pour la profession. Dans les ruelles du célèbre souk des bijoutiers de l’île, où cohabitent depuis des générations artisans musulmans et juifs réputés pour leur savoir-faire, les devantures joliment ornées de bijoux traditionnels en or et en argent peinent à attirer les clients. “L’activité tourne au ralenti”, confie J.B.H un orfèvre djerbien dont la petite boutique est située en plein centre du souk artisanal de Djerba connu sous le nom de “souk erbaa”. En cause : l’envolée des prix de l’or et de l’argent, directement indexés sur les marchés internationaux. L’or, valeur refuge par excellence, a atteint des niveaux historiques ces dernières années, porté par les incertitudes géopolitiques, notamment les tensions au Moyen-Orient, et la flambée des prix de l’énergie. Après avoir dépassé l’équivalent de 400 dinars le gramme en 2025, il oscille aujourd’hui autour de 300 à 320 dinars sur le marché local, selon les orfèvres et les bijoutiers. L’argent n’est pas en reste : relativement stable autour de 8 à 10 dinars le gramme auparavant, son prix avoisine désormais les 12 dinars, hors coût de fabrication. Une hausse qui pèse lourdement sur les coûts de production. Conséquence directe : les ventes ont chuté d’environ 50 % ces dernières années, selon les bijoutiers du souk.Les pièces emblématiques de la parure nuptiale djerbienne, autrefois incontournables, deviennent progressivement inaccessibles pour une grande partie des ménages. Parmi elles figurent le kholkhal, bracelet de cheville, le r’bou eddanya, collier imposant descendant jusqu’à la taille, la chiiriya, la houta ainsi que les hdidet, des bracelets en or traditionnels. Aujourd’hui, une parure complète peut dépasser les 15 000 dinars, un niveau jugé prohibitif pour les classes moyennes.
Face à cette conjoncture, les artisans n’ont d’autre choix que de s’adapter. Certains ont progressivement délaissé la fabrication des pièces traditionnelles les plus coûteuses au profit de modèles plus légers, voire inspirés de styles étrangers, notamment indien ou moyen-oriental. “J’ai dû arrêter de fabriquer des bijoux comme le r’bou eddanya, devenu trop cher. Je le remplace désormais par le khanag, un collier plus accessible”, explique un bijoutier spécialisé dans l’argent.
Une évolution dictée par les contraintes économiques, mais qui soulève la question de la préservation du patrimoine artisanal djerbien.
Des habitudes de consommation en mutation
Du côté des consommateurs, les pratiques ont évolué elles aussi. Face à la hausse des prix, de nombreux couples se tournent vers des alternatives plus abordables, comme les bijoux en plaqué or ou la location de parures en or traditionnelles.
Autrefois marginale, cette dernière pratique connaît aujourd’hui un essor notable. “Il y a quelques années, louer une parure était inconcevable. Aujourd’hui, c’est souvent la seule option”, témoigne un artisan du souk Erbaa. “Les couples préfèrent louer une parure complète pour leur mariage dont le prix oscille entre 500 et 600 dinars plutôt que de l’acheter à un coût devenu exorbitant.”
Un secteur suspendu aux marchés internationaux
Dans ce contexte incertain, les professionnels restent plus que jamais dépendants des fluctuations des cours mondiaux. Nombre d’entre eux appellent à la mise en place de mesures de soutien pour préserver un secteur à forte valeur culturelle et économique.
“Chaque jour, je commence et je termine ma journée en consultant les cours de l’or et de l’argent”, confie un autre orfèvre. Un réflexe devenu indispensable dans un métier désormais soumis aux aléas de l’économie mondiale.




