À l’entrée sud de La Goulette, le fort de la Karraka s’impose comme un symbole majeur de l’histoire de la Tunisie. Cette forteresse côtière a été bâtie au XVIe siècle par les Espagnols à la suite de leur contrôle temporaire de Tunis.
Elle avait pour mission de protéger l’accès maritime à la capitale et de surveiller le chenal reliant la Méditerranée au lac de Tunis.
Sa position stratégique permettait non seulement de défendre la ville contre les incursions ennemies, mais aussi de contrôler le commerce maritime qui transitait par ce port essentiel.
La Presse — En 1574, après la reconquête de Tunis par les Ottomans, la Karraka a été réorganisée et renforcée. Les Ottomans y ont ajouté des bastions et des structures adaptées aux nouvelles techniques de défense, consolidant ainsi le rôle du fort comme verrou maritime de la capitale. Ses murs massifs et ses tours de guet témoignent de la rigueur militaire et de l’ingéniosité architecturale de l’époque. Au fil des siècles, la forteresse a été un lieu de surveillance, de commandement et parfois de détention, reflétant les différents usages qui lui ont été assignés selon les besoins des autorités locales.
L’origine du nom “Karraka” suscite encore des débats parmi les historiens. Une théorie répandue affirme qu’il dérive de l’espagnol “Caraca”, mot utilisé par les marins espagnols pour désigner certains types de navires fortifiés. Cette hypothèse s’appuie sur le fait que le fort a été initialement construit par les Espagnols au XVIe siècle et que le nom refléterait donc l’influence de leur présence à Tunis. D’autres historiens suggèrent un lien avec le turc, où le mot évoquerait une « grande forteresse » ou un lieu fortement défendu. Quoi qu’il en soit, le nom Karraka est resté dans la mémoire des habitants, symbolisant la puissance et la fonction défensive du fort, que ce soit par l’héritage espagnol ou ottoman.
À l’origine, la Karraka présentait un plan carré avec quatre bastions aux angles, des murs épais en pierre et des meurtrières pour les armes à feu, typiques de l’architecture militaire espagnole. Après la conquête ottomane, le fort a été renforcé : certains bastions ont été élargis et des structures défensives supplémentaires ont été ajoutées pour mieux couvrir le passage entre la mer et le lac. L’intérieur reste fonctionnel, avec des casernes, des entrepôts et des citernes, organisés pour la protection et la circulation rapide des soldats. Ainsi, le Karraka illustre l’évolution d’une forteresse européenne vers une adaptation défensive ottomane, combinant rigueur géométrique et efficacité stratégique, tout en témoignant de l’importance historique de La Goulette dans le contrôle du littoral tunisien.
Mais, la Karraka ne se limitait pas à une fonction militaire. Elle est devenue un symbole de la mémoire collective de La Goulette. Les habitants racontent encore les histoires liées aux prisonniers qui y ont été enfermés ou aux épisodes de résistance contre les envahisseurs. Ce passé complexe contribue à l’aura du site et explique pourquoi il reste un lieu de fascination pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la ville.
Une petite balade à La Goulette dimanche dernier a montré que le fort nécessite aujourd’hui plus d’attention. D’en bas, on aperçoit les herbes et les plantations sauvages qui ont dépassé les murs et surgissent des meurtrières donnant au monument un aspect à la fois mystérieux et triste, rappelant que malgré son importance historique, il reste vulnérable face au temps et au manque d’entretien. En décembre 2021, un contrat de concession portant sur la restauration et la valorisation de ce fort a été signé, laissant espérer que des mesures concrètes seront enfin mises en œuvre pour protéger ce site emblématique. Le projet est ambitieux car il comporte t plusieurs volets complémentaires. Il s’agit d’abord de consolider la structure du monument en réparant les murs, les tours et les meurtrières fragilisés par le temps et l’humidité et la restauration des éléments architecturaux d’origine.
Ce projet inclut aussi l’aménagement des espaces intérieurs et extérieurs pour les rendre accessibles au public, avec la création de parcours de visite, de panneaux explicatifs et éventuellement d’espaces d’exposition. Enfin, il vise à intégrer le fort dans un circuit touristique et culturel, afin de lui redonner une place vivante dans la ville tout en assurant sa préservation à long terme. Mais, malheureusement, cette restauration tarde.
Rappelons dans ce même contexte aux autorités concernées que les travaux de sauvegarde des monuments historiques ne sont pas saisonniers, mais doivent être constants pour garantir la préservation de notre patrimoine.
Aujourd’hui, la Karraka demeure bien plus qu’un simple vestige : elle est une sentinelle silencieuse qui raconte cinq siècles d’histoire. Elle rappelle la place stratégique de La Goulette, ville ouverte sur la Méditerranée, porte d’entrée de la capitale, carrefour de commerce, de culture et de conflits. Entre pierre, mer et mémoire, le fort de La Goulette continue de marquer durablement l’identité historique de la région.



