gradient blue
gradient blue
A la une Economie

L’ingénieur tunisien face aux mutations technologiques : adaptation, agilité et ancrage identitaire

  • 6 avril 15:16
  • 6 min de lecture
L’ingénieur tunisien face aux mutations technologiques : adaptation, agilité et ancrage identitaire

Mourad Mastour, président de l’Association des diplômés de l’École Nationale d’Ingénieurs de Tunis (ADENIT), était l’invité d’Express FM ce mercredi 6 avril 2026. À l’occasion du cinquantenaire de l’association et du centenaire de Mokhtar Latiri, il a dressé un tableau lucide des transformations qui redéfinissent la profession d’ingénieur : obsolescence accélérée des compétences, montée en puissance de l’intelligence artificielle, glissement du rôle technique vers la stratégie, et nécessité d’une adaptabilité permanente. Entre fierté mémorielle et prospective rigoureuse, l’entretien éclaire les contours d’une profession en profonde reconfiguration.

Mourad Mastour a rappelé que le cinquantenaire de l’ADENIT, coïncide avec le centenaire de Mokhtar Latiri, figure qu’il désigne comme le père spirituel de l’ingénieur tunisien et deuxième polytechnicien de l’histoire du pays. Cette double commémoration revêt une importance d’autant plus vive qu’un sondage mené par l’association a révélé que les ingénieurs de moins de trente ans ignorent souvent jusqu’au nom Latiri, ce que le président de l’ADENIT juge alarmant.

Pour comprendre le poids de cet héritage, il a retracé le contexte historique. Sous la colonisation française, les ingénieurs tunisiens étaient quasi systématiquement exclus de l’administration : seuls les ressortissants français pouvaient exercer ces fonctions sur le territoire tunisien. À l’indépendance, la Tunisie ne comptait que trente et un ingénieurs.

Face à cette pénurie structurelle, Mokhtar Latiri reçut la mission de fonder l’ENIT et d’en devenir le premier directeur. Si son nom est attaché à de nombreux chantiers structurants, l’aéroport international de Carthage, le port de Radès, le complexe d’El-Kantaoui, , c’est la création de l’ENIT, première école d’ingénieurs dans le pays, que Mourad Mastour considère comme son accomplissement le plus déterminant : former une génération d’ingénieurs nationaux constituait alors un impératif de souveraineté.

L’association compte aujourd’hui quinze mille diplômés en Tunisie et à l’étranger. Le responsable associatif, qui se rend régulièrement auprès de la diaspora, à Washington, en Suisse ou ailleurs, y rencontre de nombreux anciens de l’ENIT et mesure l’étendue de ce réseau disséminé aux quatre coins du monde.

Sur le plan programmatique, les célébrations du centenaire du fondateur ont débuté le 3 mars, à l’occasion de la Journée mondiale de l’ingénieur, lors d’une soirée ramadanienne organisée conjointement avec l’Ordre des ingénieurs et l’ENIT. La clôture est prévue ce mercredi, avec un programme comprenant une publication dédiée et une cérémonie d’hommage en présence de représentants de l’État tunisien. Mourad Mastour espère que l’association pourra célébrer chaque année son anniversaire avec un éclat comparable.

L’avenir du métier d’ingénieur face aux bouleversements technologiques

Mourad Mastour a posé un principe fondamental : à l’heure actuelle, un diplôme a une durée de validité inférieure à deux ans. La rapidité des évolutions technologiques est telle que les compétences acquises en formation initiale deviennent rapidement insuffisantes, imposant un upskilling permanent tout au long de la carrière.

Il a tenu à nuancer les discours alarmistes sur l’intelligence artificielle : certains métiers se contracteront sous l’effet de l’automatisation, mais ils ne disparaîtront pas ; dans le même temps, de nouveaux métiers émergeront. Il a résumé sa vision en deux mots prononcés en français, « adaptabilité » et « agilité », qu’il présente comme les véritables clés de l’avenir, soulignant que l’ingénieur tunisien reste encore reconnu et demandé à l’échelle internationale.

L’évolution du rôle de l’ingénieur au sein des organisations

L’intervenant a décrit une trajectoire professionnelle en trois temps : l’ingénieur entre dans la vie active en tant que technicien, acquiert de l’expérience, évolue vers le management de projets complexes, puis accède, pour les profils les plus accomplis, à des postes de stratège et de décideur. Les grandes entreprises, en Tunisie comme à l’étranger, recherchent précisément ces profils, et ce positionnement garantit à l’ingénieur une place durable dans les organisations, quelles que soient les mutations technologiques à venir.

Mourad Mastour a également observé que les entreprises travaillent activement à intégrer les nouvelles technologies dans leurs processus, en cherchant à identifier les opportunités offertes par ces outils pour faciliter la transition de leurs organisations. Face aux grandes transitions en cours, énergétiques, numériques, technologiques, le rôle de l’ingénieur doit rester central et pivot.

Le responsable associatif a abordé ce sujet sans esquiver. Avec quelque cent mille ingénieurs recensés en Tunisie selon l’Ordre des ingénieurs, et un flux annuel de diplômés qui s’établissent à l’étranger, la question est réelle. Mais il refuse l’approche défaitiste : l’expertise, les réseaux et la connaissance des marchés étrangers de ces ingénieurs peuvent bénéficier à la Tunisie sans nécessiter un retour physique. L’ADENIT s’emploie à les maintenir connectés à leur pays d’origine afin qu’ils jouent un rôle de pont, en développant à cet effet des conventions avec de grandes écoles et institutions internationales.

La formation des ingénieurs face aux nouveaux défis

Sur ce point, Mourad Mastour a été particulièrement précis. La formation des ingénieurs était à ses origines exclusivement technique, mécanique, génie civil, spécialités pointues. Les écoles ont progressivement intégré des modules consacrés aux soft skills : intelligence émotionnelle, communication, leadership, management.

L’ingénieur qui sort aujourd’hui dispose ainsi de deux piliers complémentaires, la rigueur technique et les compétences comportementales et managériales, ce qui fait de lui un profil différenciant dans un environnement où la partie purement technique est de plus en plus automatisée.

Il a également souligné que les spécialités évoluent naturellement au fil des besoins : le génie informatique n’existait pas en 1960 et a émergé pour répondre à des enjeux nouveaux. De même, des disciplines aujourd’hui inexistantes verront le jour demain. C’est là l’essence même du métier : non pas un corpus figé de savoirs, mais une capacité à capter les opportunités et à optimiser les ressources au service de la collectivité. Le président de l’ADENIT a insisté sur la nécessité d’un dialogue plus étroit entre les écoles d’ingénieurs et les entreprises, afin que les curricula reflètent les besoins réels du marché.

Ce qui change, c’est la nature des outils et des défis. Ce qui ne change pas, c’est à la fois la capacité fondamentale à résoudre des problèmes, socle imperméable aux bouleversements technologiques, et la mission fondatrice qu’Al-Atiri avait incarnée il y a un siècle : bâtir, innover, décider pour construire l’avenir du pays.

Auteur

S. M.

You cannot copy content of this page