La barre symbolique du milliard de dinars de contributions a été franchie en 2024 par l’assurance-vie tunisienne, portée par une expansion de 21%. Ces résultats encourageants masquent pourtant un retard structurel persistant dans un secteur dont le taux de pénétration demeure anémique. À l’occasion du 40ème anniversaire de HayettAssurances, célébré le 29 janvier 2026, 3 spécialistes ont confronté leurs analyses sur les conditions d’émergence d’un marché encore largement sous-exploité mais stratégique pour l’économie nationale.
Le diagnostic posé par Habib Karaouli, président-directeur général de CAP BANK, révèle l’ampleur du chemin restant à parcourir. L’assurance-vie ne pèse que 28 à 30% du marché tunisien, là où la moyenne internationale se situe autour de 55%. Le taux de pénétration global de l’assurance plafonne à 2,5%, en retrait même de la moyenne africaine établie à 2,7%. Le banquier a déploré que dans 9 situations sur 10, les Tunisiens contractent une assurance par contrainte réglementaire plutôt que par adhésion volontaire. Il a pointé une méconnaissance répandue assimilant l’assurance-vie à la simple couverture temporaire décès associée aux emprunts. Cette perception occulte les fonctions essentielles du produit, notamment la constitution d’une retraite complémentaire, instrument central de la prévoyance. Malgré ces faiblesses, les projections demeurent optimistes. Si la dynamique actuelle se poursuit au rythme de 19 à 21% annuels, la Tunisie pourrait rejoindre la moyenne africaine dans une décennie.
3 expériences internationales ont été évoquées par Habib Karaouli pour éclairer les trajectoires possibles. Le Maroc a enregistré une progression accélérée grâce à une fiscalité stable, notamment par l’exemption de taxation sur les plus-values au-delà de 8 années de détention. Le Japon, bien que confronté à un endettement dépassant 250% de son produit intérieur brut, maintient une dette soutenable car l’assurance-vie et les fonds de pension absorbent massivement les titres souverains, autorisant des émissions obligataires sur 30 à 40 ans. Le Vietnam, dont la situation était jadis plus dégradée que celle de la Tunisie, a redressé son secteur par des réformes structurelles et prudentielles d’ampleur. Le président de CAP BANK a insisté sur l’importance vitale de l’épargne longue pour le financement des projets d’infrastructure. Les investissements structurants exigent des ressources stables dans le temps, seules à même de soutenir les grands chantiers d’équipement. Les réserves accumulées par les compagnies d’assurance jouent d’ailleurs un rôle déterminant dans la souscription des emprunts d’État.
L’impôt sur la fortune cristallise les inquiétudes
La fiscalité a cristallisé les préoccupations des intervenants. Habib Karaouli a d’abord plaidé pour un doublement des avantages fiscaux attachés à l’assurance-vie. Mais l’impôt sur la fortune a suscité les inquiétudes les plus vives. Le banquier a révélé avoir appris dans la matinée que l’assurance-vie échapperait finalement à cet impôt. Il a réclamé une communication officielle rapide de cette décision afin que les opérateurs et leurs clients puissent se positionner en connaissance de cause. Abdelkader Boudriga, expert financier, a confirmé l’enjeu majeur. D’après le texte en vigueur, l’assurance-vie entrerait dans l’assiette imposable, ce qui pénaliserait la rentabilité des contrats. L’instabilité du cadre fiscal figure parmi les obstacles recensés par les 3 spécialistes, au même titre que la fragilité économique globale et l’érosion de la confiance dans les perspectives d’avenir.
Ahmed El Karam, expert en économie, s’est démarqué des raisonnements comparatifs. Selon lui, l’analyse comparative peut fournir des orientations mais ne saurait constituer un modèle applicable tel quel, chaque territoire possédant ses caractéristiques propres. L’assurance-vie doit être appréhendée comme une véritable institution économique et sociale, pleinement intégrée aux stratégies gouvernementales. L’économiste a relevé un paradoxe tunisien singulier. Le pays réunit aujourd’hui les conditions propices à l’expansion de l’assurance-vie précisément parce qu’il traverse une phase d’incertitudes. L’assurance-vie prospère dans les économies marquées par l’incertitude car elle permet de la structurer et de mieux l’administrer. La détérioration du pouvoir d’achat, les difficultés du secteur public et les angoisses concernant l’avenir des pensions créent un contexte favorable. Néanmoins, d’autres formes d’incertitude entravent le développement du secteur. L’instabilité réglementaire, illustrée par le débat autour de l’impôt sur la fortune, et le déficit de confiance dans l’avenir orientent les Tunisiens vers des stratégies alternatives telles que le recours à l’économie informelle ou l’acquisition d’or.
Ahmed El Karam a suggéré l’adoption de tests d’impact, pratiqués dans les économies avancées, pour mesurer systématiquement les conséquences sur l’assurance de toute modification réglementaire. Il a rappelé que l’objectif final n’est pas le développement de l’assurance-vie pour lui-même, mais l’accroissement de l’épargne nationale. Le taux d’épargne tunisien, oscillant entre 5 et 8% du produit intérieur brut, constitue le véritable défi à court terme.
La bancassurance, un gisement de 25 milliards de dinars
Abdelkader Boudriga a désigné la bancassurance comme le principal moteur de croissance potentielle. À l’échelle mondiale, 60% de l’assurance-vie transite par les réseaux bancaires, contre 20% seulement en Tunisie. La marge de progression s’avère considérable. L’expert a énuméré les bénéfices de ce modèle. Pour les établissements bancaires, la bancassurance produit des revenus non risqués sans mobiliser de fonds propres, tout en consolidant la fidélité d’une clientèle captive estimée entre 5 et 6 millions de Tunisiens. Pour les assureurs, le réseau bancaire représente un canal de distribution moins onéreux que les alternatives et permet d’accéder à des clients de meilleure qualité.
Une projection chiffrée illustre le potentiel considérable. Si la part de la bancassurance progressait de 20 à 50%, et si l’assurance-vie passait de 30 à 50% du marché global de l’assurance, un niveau proche de la moyenne marocaine, le secteur pourrait mobiliser 25 milliards de dinars de ressources additionnelles, soit approximativement la moitié de l’épargne nationale. Abdelkader Boudriga a toutefois identifié 2 menaces conjoncturelles. L’impôt sur la fortune risque d’affecter la rentabilité des produits commercialisés. Par ailleurs, la raréfaction du marché obligataire prive les assureurs d’un actif fondamental. L’État privilégie désormais le financement auprès de la Banque centrale à des conditions exceptionnellement avantageuses : taux nul, échéance de 15 ans et différé de remboursement de 3 années.
Les spécialistes ont formulé plusieurs préconisations stratégiques. Il s’agit premièrement de renforcer les avantages fiscaux en doublant le montant déductible lié à l’assurance-vie. Deuxièmement, une clarification rapide de l’exclusion de l’assurance-vie de l’assiette de l’impôt sur la fortune s’impose. Les intervenants ont également réclamé l’intégration de l’assurance-vie dans la stratégie nationale de gestion des retraites ainsi que l’adoption de tests d’impact pour mesurer l’effet sur le secteur de toute réforme réglementaire. Le développement massif de la bancassurance par le renforcement de la coopération entre banques et assureurs constitue un autre axe prioritaire. L’amélioration de l’expérience client pour restaurer la confiance figure également parmi les priorités, de même que l’anticipation des exigences de Solvabilité 2 en optimisant l’allocation des ressources.
