Crise dans les maisons de retraite : Les oubliés de la vie…
Entre promesses politiques, initiatives citoyennes et réalités douloureuses, les maisons de retraite tunisiennes traversent une véritable crise. Derrière les murs de nombreux foyers pour personnes âgées, la solitude et le manque de moyens ternissent les derniers chapitres de vie de milliers de seniors.
La Presse — Le confort et l’accueil des personnes âgées en maison de retraite en Tunisie sont souvent décrits comme étant en perte de vitesse et laissant à désirer. Malgré quelques établissements privés «haut de gamme» ciblant une clientèle étrangère ou aisée, la réalité du quotidien pour de nombreux aînés tunisiens reste sombre.
Les témoignages font état d’un manque criant de personnel qualifié, notamment de garde-malades, dont la prise en charge est jugée insuffisante. Le secteur public est souvent saturé et les moyens alloués ne permettent pas d’assurer ni la dignité ni la stimulation que méritent les résidents. L’isolement, le sentiment de culpabilité des familles et la difficulté de trouver une fin de vie décente sont des préoccupations majeures.
On plaisante à peine en disant que parfois, le seul «luxe» est le soleil, ce qui est bien léger face à un besoin de soins et d’attention constants.
Des conditions de vie dégradantes
Malgré quelques établissements privés de luxe destinés à une clientèle étrangère ou aisée, la majorité des résidences pour personnes âgées en Tunisie souffrent d’un manque chronique de personnel qualifié et de moyens financiers. Les témoignages évoquent un quotidien marqué par le sous-effectif, le manque de soins personnalisés et une profonde détresse psychologique.
Le personnel, notamment les garde-malades, reste le maillon faible du système. Ils sont mal rémunérés, peu formés et souvent épuisés. « C’est un métier de cœur, mais aussi de survie », confie une auxiliaire de vie à Tunis. La précarité des conditions de travail alimente un cercle vicieux, fait de pénurie de soignants, de surcharge, de burn-out, puis de baisse de la qualité de la prise en charge.
Une étincelle d’espoir, le pont entre générations
Face à cette morosité, certaines initiatives locales redonnent un souffle nouveau aux foyers du troisième âge. Dans plusieurs établissements, des programmes intergénérationnels associent les résidents à des enfants venus de crèches ou de structures d’accueil partenaires. Ces « grands-parents de substitution » partagent histoires, jeux et savoir-faire oubliés. Les bénéfices sont immédiats : regain de vitalité, stimulation cognitive et émotionnelle, sentiment d’utilité retrouvé.
Les résidences deviennent alors des lieux d’échange et de transmission, loin de l’image d’attente et d’isolement qui les hante trop souvent.
Des initiatives locales aux défis nationaux
Ces actions, bien que porteuses d’espoir, ne suffisent pas à résoudre la crise structurelle. Le gouvernement tunisien, conscient du vieillissement rapide de sa population — plus de 17 % des Tunisiens auront plus de 60 ans d’ici à 2029 — a lancé la « Stratégie nationale multisectorielle 2022-2030 ».
Ses objectifs visent à favoriser le maintien des aînés dans leur milieu familial, améliorer la qualité des soins, encourager leur participation sociale et renforcer la protection juridique contre la négligence ou les abus. Des projets de création de fonds pour les soins aux personnes âgées, ainsi que de nouveaux centres d’accueil publics, sont également évoqués.
Cependant, la mise en œuvre se heurte à des obstacles persistants : moyens financiers limités, manque de formation, fuite des professionnels de santé et fortes disparités régionales. Malgré ces plans ambitieux, l’application est souvent ralentie par les contraintes budgétaires. Les investissements publics sont toujours sous tension.
Les belles stratégies nationales sont excellentes sur papier, mais leur concrétisation dépend des budgets alloués et des urgences économiques du pays. La stratégie ne résout pas à elle seule la question des faibles salaires et de la fuite des professionnels de santé vers le secteur privé ou l’étranger, ce qui impacte directement le personnel des maisons de retraite publiques.
Il y a encore des disparités régionales. Les établissements «haut de gamme» se concentrent souvent dans les zones côtières (Hammamet, Gammarth), attirant des retraités étrangers. Pendant ce temps, les foyers publics à l’intérieur du pays luttent pour maintenir des standards de base.
Entre luxe et survie : deux visages du grand âge tunisien
Le contraste est saisissant : d’un côté, des résidences privées sur le littoral offrant thalassothérapie, encadrement médicalisé et services dignes d’un ‘‘resort’’ ; de l’autre, des établissements publics en zone intérieure qui peinent à assurer les besoins de base. Une fracture sociale et géographique qui interroge sur la solidarité nationale envers les aînés.
Un nouveau regard est porté sur la vieillesse. Si les réformes structurelles tardent à porter leurs fruits, les expériences intergénérationnelles prouvent qu’un autre modèle est possible fondé sur la dignité, la reconnaissance et le lien social. L’avenir des maisons de retraite tunisiennes dépendra peut-être moins des budgets que du regard que la société portera sur ses aînés. Car redonner une place et un rôle aux personnes âgées, c’est aussi réconcilier le pays avec sa mémoire et son humanité.
En clair, la volonté politique de mieux faire est affichée, mais le défi est de traduire cette stratégie en soins concrets et quotidiens pour l’ensemble des aînés tunisiens. C’est une course contre la montre face à l’augmentation du nombre de personnes âgées dépendantes.