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Economie

Cryptoactifs et plateformes numériques : nouveaux vecteurs du blanchiment d’argent

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  • 29 janvier 21:46
  • 6 min de lecture
Cryptoactifs et plateformes numériques : nouveaux vecteurs du blanchiment d’argent

Le blanchiment d’argent numérique constitue une menace croissante pour les économies nationales et pose de lourds défis aux autorités chargées du contrôle et de la lutte contre la criminalité financière transfrontalière, selon une étude intitulée « Blanchiment d’argent à travers l’espace numérique ».

Élaborée par le juge et chercheur Jabeur Ghenimi, l’étude définit le blanchiment d’argent digital comme l’utilisation de techniques et d’outils numériques avancés pour dissimuler l’origine de fonds illicites et les faire passer pour issus de sources légitimes.

Cette forme de criminalité exploite notamment la facilité et l’anonymat des opérations de transfert internationales effectuées via les plateformes numériques. Le blanchiment d’argent est qualifié de crime économique visant à conférer une apparence de légalité à des fonds illicites afin de les posséder, les gérer, les préserver, les échanger, les investir, les transférer ou encore en manipuler la valeur.

Ces fonds proviennent de multiples activités illégales, notamment la culture de plantes narcotiques, le trafic de bijoux et d’antiquités, le terrorisme, la fraude, la prostitution, la corruption, les détournements de fonds publics ainsi que les crimes portant atteinte à la sécurité de l’État, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. L’étude souligne que les nouvelles technologies contribuent largement à la propagation de ce type de criminalité.

Les innovations numériques ont favorisé l’émergence de nouvelles formes de crimes financiers via les courriels, les réseaux sociaux et les plateformes digitales, permettant aux criminels d’escroquer des victimes indépendamment de leur localisation géographique. Les conséquences du blanchiment d’argent sont jugées particulièrement graves sur les plans économique, social et politique.

Ce phénomène affaiblit l’économie en alimentant l’inflation, favorise la corruption dans les investissements et contribue à la désintégration du tissu social en encourageant la criminalité.

Il menace également la stabilité politique en finançant le terrorisme et en affaiblissant l’État de droit, ce qui nuit à la réputation des pays concernés, réduit les investissements et accentue les inégalités sociales.

L’étude révèle que le blanchiment d’argent numérique s’opère par plusieurs canaux, notamment les cryptomonnaies, difficiles à tracer et à convertir. Celles-ci constituent un outil privilégié pour les réseaux criminels opérant via des plateformes décentralisées.

Les réseaux sociaux sont également mis à profit, en exploitant la notoriété d’influenceurs pour créer des boutiques virtuelles servant à introduire des fonds illégaux dans l’économie formelle à travers des opérations commerciales fictives.

D’autres moyens incluent le commerce électronique, les banques numériques, la manipulation des factures, l’utilisation de plateformes de transfert instantané échappant à un contrôle direct, ainsi que les jeux en ligne, à travers l’usage de monnaies et d’éléments virtuels pour recycler des fonds illicites.

Parmi les principaux outils et techniques identifiés figurent les cryptomonnaies telles que le Bitcoin et l’Ethereum, les applications de communication chiffrées comme WhatsApp et Telegram, les plateformes de transfert d’argent instantané, les sociétés écran et les transferts transfrontaliers.

L’étude met en lumière plusieurs obstacles entravant la lutte contre ce phénomène, notamment les difficultés de traçabilité liées à la nature décentralisée et confidentielle de nombreuses plateformes, la rapidité des transactions transfrontalières et l’évolution constante des méthodes criminelles, ce qui impose une adaptation continue des cadres législatifs et réglementaires.

Pour y faire face, l’étude recommande le renforcement des législations encadrant l’économie numérique, la mise en place de systèmes de contrôle financier modernes et intégrés, le développement de la coopération internationale dans la lutte contre la criminalité organisée, ainsi que le recours à l’intelligence artificielle et à l’analyse des données pour détecter les opérations suspectes.

Toute législation relative aux actifs cryptés, souligne l’étude, doit être précise et proactive, en phase avec l’innovation technologique, afin de renforcer les systèmes juridiques, sanctionner efficacement le blanchiment d’argent et les infractions connexes, et instaurer des normes claires pour la lutte contre le blanchiment via les cryptomonnaies.

Dans une déclaration à TAP, Jabeur Ghenimi a indiqué que la Tunisie a déployé d’importants efforts pour renforcer son arsenal juridique et institutionnel de lutte contre le blanchiment d’argent, notamment à la suite des défis liés à son classement international.

Le dispositif actuel repose sur l’harmonisation des législations nationales avec les normes internationales, en particulier les recommandations du Groupe d’action financière.

Parmi les textes de référence figurent la loi organique n° 26 de 2015 relative à la lutte contre le terrorisme et à la répression du blanchiment d’argent, la loi organique n° 9 de 2019, ainsi que le décret gouvernemental n° 419 de 2019 fixant les procédures d’exécution des décisions des instances onusiennes en matière de prévention du financement du terrorisme.

S’y ajoutent les circulaires de la Banque centrale de Tunisie, dont la plus récente est la circulaire n° 2 de 2026 relative aux obligations des bureaux de change en matière de vigilance. La Tunisie dispose également de plusieurs structures de contrôle, dont la Commission tunisienne des analyses financières, la Banque centrale de Tunisie, le Conseil du marché financier, l’Instance générale des assurances et l’Autorité de contrôle de la microfinance.

Le Pôle judiciaire économique et financier joue, quant à lui, un rôle central dans la lutte contre la corruption financière, le blanchiment d’argent et les crimes économiques complexes.

Grâce à ces réformes, la Tunisie est parvenue à sortir de la liste noire du GAFI et de la liste de l’Union européenne des pays à haut risque, un processus engagé depuis 2019.

Le rapport 2025 de l’Indice de Bâle, publié par le Basel Institute on Governance, classe ainsi la Tunisie parmi les pays africains les moins exposés aux risques de blanchiment d’argent.

Par ailleurs, la brigade centrale spécialisée dans la lutte contre les crimes liés aux technologies de l’information et de la communication relevant de la Garde nationale a mené, l’an dernier, des enquêtes sur des dizaines d’affaires impliquant des utilisateurs des réseaux sociaux TikTok et Instagram.

Plusieurs suspects ont été placés en détention et les investigations se poursuivent pour des faits présumés de blanchiment d’argent.

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Auteur

La Presse

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