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Culture

On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui- «l’homme de cendres» de nouri bouzid (1986) – Le poids du silence masculin : un cri étouffé venu de Sfax !

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  • 8 février 18:45
  • 8 min de lecture
On nous écrit – Le cinéma tunisien, hier et aujourd’hui- «l’homme de cendres» de nouri bouzid (1986) – Le poids du silence masculin : un cri étouffé venu de Sfax !

«Je suis venu vous voir, mais les portes demeuraient closes.

Je me souviens d’un temps où les rues débordaient de ferveur.

Les quartiers ont perdu leur sortilège, les visages se sont faits dociles. Les préaux ne murmurent plus, les patios ont oublié la fête.

Les portes ne dansent plus, les serrures ont cessé de respirer.

Les sabots ne vibrent plus, les lits ne frémissent plus.

Les toits pleurent en silence au départ des hirondelles…».

Le début du poème Zayir Qadim, traduit ci-dessus (écrit par Nouri Bouzid dans la prison de Borj El-Roumi entre le 10 et le 13 mars 1979, quelques jours avant sa libération), résonne encore comme une prophétie du film. Quand on sort de la salle, ces mots persistent en tête, rappelant que le cinéma de Bouzid est un reflet de notre société et de ses contradictions. «L’homme de cendres» laisse une empreinte durable par ses interrogations et la fragilité de ses personnages.

Entrer dans ce film, c’est accepter de rester avec ses pensées, d’entendre ces mots murmurer longtemps après le défilement du générique. Aujourd’hui, ce classique du cinéma tunisien renaît grâce à sa restauration, qui permet de (re)découvrir pleinement l’œuvre. Produit en 1986 par Cinétéléfilms et Satpec, il a été restauré en 2025 par la Cineteca di Bologna avec le soutien de Cinétéléfilms, Ciné-sud Patrimoine et le ministère des Affaires culturelles tunisien.

L’image a été numérisée en 4K et le son restauré à partir des copies originales. À sa sortie, le film avait remporté le Tanit d’or aux JCC et avait été sélectionné à Un certain regard à Cannes.

Nouri Bouzid nous emmène dans les ruelles étroites et vibrantes de Sfax. Hachemi, ébéniste introverti, évolue avec son ami Farfat, jeune rebelle insoumis, au sein d’un groupe de jeunes désabusés. L’annonce d’un mariage arrangé par sa famille contraint Hachemi à faire irruption dans ses limites, révélant les traumatismes enfouis de son enfance.

Au cœur du film, deux ombres dominent: la souffrance des hommes et la lézarde muette, qui traverse les protagonistes comme une cicatrice profonde. Le récit dévoile, scène après scène, des existences minées par un malêtre qui ne trouve ni mots ni espace pour s’exprimer. La fissure intime du monde intérieur masculin se dévoile ici dans toute sa complexité : un tourment souvent tu, parfois banalisé, qui se manifeste par la culpabilité ou un rapport déformé à soi-même et aux autres.

Les hommes du film sont montrés comme des êtres abîmés et prisonniers d’un silence qui les ronge. En associant ces deux thèmes, le film construit un univers où l’ombre du passé envahit le présent. Bouzid filme un esprit fracturé. Hachemi (Imed Maalal) est littéralement un homme de cendres : résidu d’un feu ancien. La violence ici est un poison diffus. Comme chez Haneke, elle se loge dans les relations et l’étroitesse du quotidien.

Autour de Hachemi s’organise une constellation de figures secondaires, chacune porteuse d’un pan du système oppressif. Le père, notamment, hante silencieusement le récit. Il est absent. Physiquement présent, moralement effacé. C’est un père qui délègue et détourne les yeux. Par son inertie, il devient complice. Il incarne cette autorité creuse, transmise de génération en génération, fondée sur la dissimulation et l’honneur. Une domination virile incapable de nommer la tendresse ou de reconnaître la vulnérabilité de son propre fils.

À l’opposé de cette silhouette fantomatique, un autre être émerge : flamboyant et bouleversant. Farfat (interprété par Khaled Ksouri, prix du meilleur acteur JCC 86). Atypique, moqué, il est l’exclu que la société tolère à sa marge. Mais derrière ses airs fantasques, il détient une vérité. Et parce qu’il n’a plus rien à perdre, il ose dire ce que tous taisent.

L’amitié entre Hachemi et Farfat est trop pure, presque improbable. Elle est un refuge et une force vitale. Leur lien crée un miroir où chacun se reconnaît malgré les plaies du temps révolu. Cette complicité sincère et rare illumine le film et donne une respiration dans un univers oppressant. Autour d’eux, l’aura de Touil (Habib Belhadi), le forgeron conciliateur, Azaiez (Mohamed Dhrif), le boulanger contraint par son père, et Jacko, le jeune juif exilé, tisse un réseau de repères et de soutiens ; rappelant les communautés masculines décrites par Albert Camus dans L’Étranger ou les microcosmes urbains d’Orwell, où la fraternité devient un levier face à l’hostilité sociale. Bouzid montre que, même dans l’oppression, la solidarité peut transformer et donner l’élan de tenir debout.

« L’homme de cendres » plonge parfois dans un onirisme presque fellinien, où les souvenirs et les sensations prennent le pas sur la narration linéaire. À ces moments de rêverie répond l’incarnation plus corporelle, à la Pasolini, notamment à travers Farfat, dont la jeunesse et l’exubérance rappellent les garçons de Ragazzi di vita : brutaux, libres mais toujours profondément humains.

Bouzid capte la vitalité et la vérité de la jeunesse populaire, ses désirs et ses blessures, mêlant réalisme social et poésie viscérale. Par-delà les existences et leurs afflictions invisibles, Bouzid explore Sfax dans toute sa densité, révélant des quartiers et un patrimoine immatériel presque effacés par le temps. La médina, les ateliers, la boulangerie, la forge, Lafran, Sidi Mansour… autant de lieux qui, quarante ans après, se sont transformés mais que Bouzid capture avec une précision et une nostalgie bouleversantes.

L’accent sfaxien, parfois maîtrisé, parfois moins assuré selon les interprètes, contribue à l’immersion dans la vie quotidienne et sociale. Il devient un vecteur d’authenticité, restituant la couleur locale et les rythmes singuliers de la ville. Au milieu de ces quartiers et de ces traditions surgit un compositeur d’ambiance qui ne laisse personne indifférent : le vieux juif (Yakoub Bchiri). À l’époque, sa simple apparition fit scandale.

Bouzid montre un homme isolé, enraciné dans ses routines, témoin d’une Sfax multiethnique. À travers lui, c’est tout un monde en voie de disparition qui s’expose : une communauté juive qui s’éteint, laissée à la solitude après le départ de presque tous ses membres. Cette présence prépare le spectateur à observer comment ces liens, précaires, façonnent les vies des acteurs principaux.

Le film expose la Tunisie d’autrefois : n’était- elle pas plus tolérante, plus cosmopolite, capable de laisser différentes communautés coexister et interagir sans que leurs différences ne deviennent un obstacle ? La bien- veillance de Nouri Bouzid irradie à travers ses âmes. Son regard reste attentif aux marginaux qui ont su se libérer des chaînes familiales et sociales, leur offrant une humanité pleine et foisonnante.

Même dans leurs fêlures et contradictions, ils deviennent proches et touchants. Au cœur même de ce legs collectif, ce sont les femmes qui veillent. Comme si la continuité des coutumes trouvait en elles son havre le plus sûr, la mère (Mouna Noureddine) apparaît d’abord gardienne du foyer, des rites et gestes anciens.

Autour d’elle gravitent d’autres présences tout aussi essentielles : la grande sœur (Souad Ben Sliman), confidente et porteuse de traces de l’enfance, devient le point de résonance où Hachemi reconstruit sa mémoire perdue ; la petite sœur, avec son innocence légère, est la seule à lui arracher un sourire ; la tante, avec ses maladresses, rythme la vie de la maison ; la marabout, silhouette mystérieuse, porte le souffle des croyances anciennes ; Sojra (Wassila Chaouki) et les filles de joie, icônes de désir et de liberté, font vibrer le quotidien des hommes.

Toutes, chacune à sa manière, prolongent ce que la mère incarne : elles détiennent le fil secret de la vie. Elles tissent les liens invisibles et font circuler essence et héritage dans les espaces où elles apparaissent. Presque quarante ans après sa sortie, ce film reste à revoir absolument pour comprendre ce que le cinéma tunisien a d’essentiel à dire sur la douleur et le genre.

Le film continue de résonner dans un monde arabe encore peuplé de silences, «L’homme de cendres» reste une prise de parole radicale pour tous les Hachemi qui, aujourd’hui encore, cherchent à sortir de l’ombre.

Fadoua MEDALLEL Cinéphile tunisienne

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La Presse

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