Tribune – Le 8 février 1958, il y a près de 70 ans : Le bombardement du paisible village frontalier de Sakiet Sidi Youssef par l’armée française stationnée en Algérie
Alors que la Tunisie et le Maroc menaient une lutte politique soutenue par des actions de résistance armée en vue d’accélérer les négociations avec la France pour l’octroi de leur autonomie, celle-ci, voulant, absolument, garder l’Algérie dans son giron, s’est trouvée obligée d’accorder aux deux protectorats oriental et occidental de cette colonie leur indépendance en 1956. D’ailleurs, cette situation a permis aux nationalistes algériens d’avoir, au Maroc et surtout en Tunisie, des bases leur permettant de s’organiser et de former des groupes de combattants capables de se battre pour l’indépendance de leur pays.
Et alors que la guerre d’indépendance de l’Algérie battait son plein, l’armée française subissait régulièrement des attaques venant, surtout, de l’autre côté de la frontière tunisienne. La Tunisie, devenue, pour les combattants algériens, une véritable base arrière, apporte, en effet, son soutien logistique, par le transit des armes, entre autres, et héberge des troupes de l’Armée de libération nationale algérienne.
En 1958, le commandement de l’armée française en Algérie décide de ne plus tolérer le harcèlement de ses forces. Le président du Conseil français, Félix Gaillard, charge le général Buchalet de porter un message au président Bourguiba dans le but de relancer les négociations franco tunisiennes et de rappeler au président ses obligations de neutralité. Bourguiba refuse de recevoir ce militaire qui avait combattu les fellagas (nom donné aux résistants tunisiens par les autorités coloniales), en Tunisie, en 1954.
Felix Gaillard envoie alors son chef de cabinet, en vain. Bourguiba déclare à la presse : « La France doit comprendre qu’un général pour appuyer une protestation ou une frégate pour soutenir une politique, tout cela doit prendre fin. Si l’action continue, je demanderai l’installation d’un régiment de l’ONU aux frontières ».
À Paris, ces réactions ne sont guère appréciées car Bourguiba semble ainsi vouloir internationaliser la guerre d’Algérie.
Toutefois, des actes de provocation, des incursions et des accrochages le long de nos frontières sont devenues monnaie courante. En effet, quelques mois seulement après l’indépendance de la Tunisie, un violent accrochage opposa, le 16 octobre 1956, une compagnie de l’armée française à un groupe de résistants algériens dirigés par si Abbes, entre Bouchebka et Kasserine, près de Thélepte.
Le bilan de l’accrochage a été très lourd pour l’unité française qui eut quinze morts et dix-huit blessés pour cinq morts du côté de l’ALN. Les troupes françaises, appelées en renfort, se livrèrent, en territoire tunisien, à un ratissage systématique des cheikhats de Fej Hassine et de Hydra et exercèrent des représailles contre la population : des femmes ont été blessées, des hommes ont été arrêtés, des gourbis ont été incendiés et beaucoup de monde a été contraint à fuir.
Dans son discours du 19 octobre 1956, le Premier ministre Bourguiba remet en question le statut de la présence des troupes françaises en Tunisie et pose le problème de leur évacuation et rappelle que « les autorités françaises doivent comprendre qu’elles sont tenues de respecter dans chaque Algérien qui se trouve dans ce pays, l’autorité tunisienne, que la Tunisie ne permettra pas que la France se serve de notre pays comme base de départ dans la guerre qu’elle mène en Algérie.
La France doit savoir que l’armée française stationnée en Tunisie ne doit être, en aucune manière, articulée sur l’armée française qui opère en Algérie ». En outre, il donne l’ordre à l’armée tunisienne, en formation, de protéger les frontières et de résister, au besoin, aux troupes françaises.
Aussi, du fait de l’arrivée des katibas de l’ALN et de leur renforcement, par la mobilisation d’office, des jeunes Algériens réfugiés avec leur famille en Tunisie, en ce lieu sûr leur permettant de s’organiser, de s’équiper, de s’entraîner et de repartir combattre en Algérie, l’armée tunisienne s’est organisée pour être présente le long de la frontière pour la protéger des incursions françaises et permettre aux combattants de l’ALN d’être rassurés quant à leur sécurité.
C’est pour cela que quelques semaines seulement après le transfert, de l’armée française à l’armée tunisienne, d’un régiment interarmes composé de tunisiens servant dans l’armée française et volontaires pour intégrer l’armée tunisienne, le service militaire d’une durée d’une année a été institué pour les jeunes Tunisiens âgés de vingt ans.
D’autre part et devant le besoin urgent en encadrement, il a été fait appel aux réservistes, les Tunisiens retraités de l’armée française et qui étaient encore relativement jeunes. Les besoins de défense de la frontière tuniso-algérienne nécessitèrent, aussitôt, la mise sur pied, en faisant appel aux réservistes qui ont effectué leur service militaire du temps du protectorat, et même avant la fin de l’année 1956, de plusieurs bataillons
d’infanterie qui ont été implantés comme suit : le 1er bataillon d’infanterie couvrant les gouvernorats de Gabès et Gafsa avec poste de commandement à Gabès sous le commandement du Commandant Mohamed Missaoui, le 2e bataillon d’infanterie couvrant les gouvernorats de Souk Larbaa (Jendouba) et Le Kef avec poste de commandement à Ain Draham et commandé par le Commandant Lasmar Bouzaiane, et le 3e bataillon d’infanterie couvrant le gouvernorat de Kasserine avec poste de commandement à Kasserine et commandé par le Commandant Ahmed El Abed.
Pour ce faire, des postes frontaliers, dont le niveau varie, selon le terrain et l’importance de la position, entre un groupe de combat (11 hommes) et une section (31 hommes) ont été implantés le long de la frontière dans des conditions parfois difficiles. Leurs positions dépendaient, essentiellement, du terrain et certains étaient à quelques centaines de mètres de la frontière alors que d’autres étaient implantés à seulement quelques kilomètres.
En effet, la plupart des postes ont été installés, au départ, dans des guitounes et au fur et à mesure des possibilités et des opportunités, les militaires ont occupé soit des constructions abandonnées que les soldats euxmêmes ont remis en état et badigeonnés, soit ils ont construit eux-mêmes leur poste utilisant les matériaux trouvés sur place (la pierre, le mortier composé de terre et de paille, les branchages d’arbres pour la toiture) ; pour un petit nombre, ils ont utilisé les fermes des colons français dont les terres ont été nationalisées avant terme du fait de leur proximité avec la frontière; en fait, près de soixante postes frontaliers partant de la mer Méditerranée, au nord et allant au sud, jusqu’au grand Erg Oriental, à Bordj El Khadhra, veillaient jour et nuit, été comme hiver, sur nos frontières.
Ces postes, maintenus jusqu’en 1962, date de l’indépendance de l’Algérie, ont été, avec le temps, agrandis et aménagés. Bien sûr, ils ont tous fait l’objet de travaux d’organisation de terrain avec des tranchées de protection et de circulation entre les casemates et les positions de tir et pour la protection contre les tirs d’artillerie ou de mortiers venant de l’autre côté de la frontière, à titre de provocation ou d’intimidation.
Ces postes, étant donné leur importance, devraient être commandés par des officiers. Cela ne fut guère possible du fait du manque de l’encadrement officiers et nous étions heureux de trouver des sous-officiers pour le faire. Le grand problème auquel les autorités politiques tunisiennes ont eu à faire face était le manque d’armement pour équiper les personnels des unités créées car les pays occidentaux, par solidarité avec la France, ont décidé de ne pas nous fournir les armes dont nous avions besoin, sous prétexte que cet armement pourrait être cédé à l’Armée de libération nationale algérienne. Heureusement que le Président Nasseur, d’Egypte, nous a fourni le chargement d’un bateau de fusils «Hakim» avec leurs munitions. Plus tard, le Président Tito, de Yougoslavie, nous a délivré des fusils «Mauser», des lance roquettes et des mortiers.
Les activités quotidiennes aux postes étaient très bien agencées : une partie de l’effectif s’occupait des aménagements de la position, de l’amélioration des postes de combat et de l’instruction, une autre partie effectuait, à pied, des patrouilles, sur la piste longeant la frontière pour vérifier l’éventualité de pose nocturne de mines par les harkis de l’armée française et pistait d’éventuelles infiltrations.
Les patrouilles quotidiennes qui étaient effectuées étaient d’environ sept à dix kilomètres à l’aller et au retour. Les congés étaient rares mais le moral était toujours élevé et il n’y a jamais eu de désertion ou d’absence illégale. Un fait important est digne d’être signalé : le contingent de la classe 1958/1, qui a été appelé pour une année de service, a été maintenu, par nécessité, pendant deux ans, ce qui fait qu’il a effectué trois ans de service.
Et ce qui est positif et digne d’intérêt, c’est qu’il n’y a pas eu de protestations, de réclamations, de manifestations ou de désertions, à tel point que ce contingent a marqué de son empreinte l’histoire de l’armée nationale et était, souvent, cité en exemple. Tous ces jeunes ont fait preuve d’un nationalisme et d’un amour pour la patrie remarquables.
Nous, les jeunes officiers, de retour au pays début 1958, après avoir terminé notre formation à l’Ecole militaire de St Cyr, en France, avons eu le plaisir de commander des soldats de ce contingent qui, à trois ou quatre ans près, avaient le même âge que nous.
Une grande complicité était née avec ces jeunes soldats et indépendamment du grand respect qu’ils nous portaient, ils étaient très proches de nous et pendant les moments de repos, il nous arrivait de jouer ensemble au foot, et nous prenions ensemble et régulièrement le même repas, ce qui nous rapprochait les uns les autres, et cela était excellent pour le moral et pour le bon accomplissement de la mission. J’ai eu la chance de faire
partie du groupe d’officiers, composé de sept officiers d’infanterie et d’un officier du génie qui a été désigné pour servir au 2e bataillon d’Ain Draham couvrant les gouvernorats de Souk Larbaa devenue Jendouba, et du Kef, avec des compagnies implantées dans les régions d’Ain Draham, de Ghardimaou, de Souk Larbaa (Jendouba), du Kef, de Sakiet Sidi Youssef, et de Boujabeur (une mine de plomb désaffectée située à un km de la frontière et à six km de Kalaat Senane), et un remarquable Centre d’instruction à Tabarka ; celui-ci occupe une très belle caserne qui surplombe la ville et sa plage.
Je me souviens que notre commandant de bataillon, feu le Colonel Lasmar Bouzaiane, du grade de commandant à cette époque, chef remarquable et très proche de ses hommes, devenu célèbre au près de l’ONU lors de son commandement de la brigade tunisienne qui a servi au Congo exbelge (actuelle RDCongo), le premier contingent de Casques bleus tunisiens au Congo en 1960-61, a eu l’intelligence et la pédagogie nécessaires pour nous détacher, durant quatre mois, au centre d’instruction, pour nous permettre, comme il l’avait dit lui-même, de nous familiariser avec le commandement en arabe d’une part et d’autre part avec les cadres sous-officiers que nous côtoyons pour la première fois de notre carrière.
Son idée, ingénieuse, a été très intéressante puisqu’elle nous facilita, énormément, la tâche. Je n’oublierai jamais que, dans ce Centre d’instruction et pour pallier le manque d’armement adéquat, lors des exercices de combat, le tir du fusil mitrailleur ou de la mitrailleuse était remplacé par le sifflet d’arbitre qui, en ronronnant, faisait un bruit représentant le tir des rafales.
Quant à nos amis de l’ALN algérienne, le fait d’être en Tunisie leur permettait de bénéficier des conditions très favorables pour qu’ils se consacrent entièrement à leur mission sacrée. L’armement, les munitions et tous genres d’équipements militaires commençaient à leur parvenir de l’extrême sud tunisien grâce aux moyens de transport militaires tunisiens du fait de la présence, encore, de troupes françaises dans plusieurs villes tunisiennes (Bizerte, Tunis, Sousse, Sfax, Gabès, Remada, etc.).
Cependant jamais, ni le gouvernement tunisien, ni les autorités régionales, ni l’armée ne se sont impliqués dans les affaires de l’ALN dont les responsables avaient la liberté absolue de les mener à leur guise. D’autre part, leurs effectifs augmentaient d’année en année, leur organisation et leur formation s’amélioraient progressivement et à un certain moment, l’ALN, en Tunisie, qui ressemblait à une armée régulière par sa formation, son organisation et surtout par sa discipline, est arrivée à un effectif de près de 20.000 combattants.
Ceci est dû au résultat de l’excellent travail réalisé par son chef, feu le Colonel Haouari Boumediene, le futur président de l’Algérie qui a été nommé, en 1959, Chef d’Etat-Major de l’armée des frontières en remplacement du Colonel Mohammedi Saïd. L’implantation de l’ALN dans les gouvernorats de Jendouba, du Kef et de Kasserine, s’étendant de la région de Tabarka jusqu’au Djebel Chaambi inclus, était conditionnée par le terrain.
D’ailleurs, les dizaines de grottes découvertes au Djebel Chaambi, ces dernières années, sont l’œuvre de nos frères algériens pour se protéger du froid et de la chaleur, en hiver comme en été, et étaient aussi utiles que nécessaires pour le camouflage.
La Tunisie, compte tenu de ses positions solidaires avec l’Algérie combattante, et consciente de l’avenir commun du Maghreb, s’attendait aux réactions violentes de l’armée française d’Algérie, du fait de l’aide qu’elle apportait à l’ALN. En effet, les incursions des troupes françaises ont été fort nombreuses et parfois d’une intensité et d’une brutalité inacceptables, et je citerai, entre autres : Le 22 octobre 1956, des troupes françaises parmi celles implantées en Tunisie ont tenté, sans y parvenir, de prendre le poste de contrôle de Ben Guerdane et de s’emparer des documents et des dossiers qui s’y trouvaient,
Le même jour, le 22 octobre 1956, l’armée française d’Algérie s’empare, en plein vol, de l’avion qui transportait du Maroc une délégation algérienne au sommet maghrébin de Tunis composé de Mohamed Boudiaf, d’Ahmed Ben Bella, de Houcine Ait Ahmed, de Mohamed Khider et de Mustapha Lachref. Le 24 octobre 1956, des soldats français voulant forcer des barrages dressés entre Ain Draham et Jendouba par la population pour les empêcher de se déplacer sans autorisation, des accrochages se produisirent et entraînèrent des blessés.
Trois semaines plus tard, et sans demander l’autorisation au gouvernement tunisien, les autorités militaires françaises présentes en Tunisie installèrent des équipements radar sur les hauteurs de Bir Drassen (Cap Bon). La population a protesté et il y a eu deux morts et des blessés.
Dans le but d’éviter les frictions et de rapprocher les points de vue des deux gouvernements, la France, en vue de prouver ses bonnes intentions, décide de remettre au gouvernement tunisien la caserne de La Kasbah de Tunis le 21 mars 1957.
En mai 1957, fuyant les ratissages, les arrestations, les tortures, les assassinats et les massacres, des Algériens, hommes, femmes et enfants, se sont réfugiés en Tunisie. Des unités de l’armée française d’Algérie les ont poursuivis dans les cheikhats des Ouled Mssallem et des Khemairia, dans la région d’Ain Draham.
L’armée tunisienne et la garde nationale tentant de les protéger et leur porter secours se sont trouvées face à face avec elles, le 31 mai, et ce fut l’affrontement qui eut pour résultat la mort de neuf membres et la blessure de plusieurs autres du côté des forces de l’ordre et de l’Armée tunisiennes ainsi que du côté français. Monsieur Khemaies Hajri, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, qui se rendait pour examiner la situation des réfugiés algériens en vue d’en rendre compte au HCR (Haut-Commissariat pour les réfugiés) et qui était, malencontreusement, de passage par là, a été grièvement blessé et décéda quelques jours plus tard, suite à ses blessures. Il était accompagné de Monsieur Béji Caïd Essebsi, directeur général de l’administration régionale au ministère de l’Intérieur.
Début juin 1957, un accrochage à El Hamma de Gabès eut lieu et coûta la vie à deux soldats français.
Ces graves incidents eurent pour conséquences l’arrangement proposé par le gouvernement de Bourgés Maunory permettant l’évacuation de tout le territoire tunisien à l’exception de Bizerte, El Aouina, Gafsa, Sfax et Remada, et l’application commença en juillet par Tozeur, Kairouan, Jendouba, Sbeitla et Le Kef. Le 1er septembre 1957, une incursion eut lieu du côté de Hydra et s’attaqua à des forces de l’armée tunisienne et de la garde nationale qui se portèrent à sa rencontre.
Le 5 septembre 1957, une incursion au cheikhat des Khemairas, région d’Ain Draham, a fait deux morts parmi les Tunisiens.
Le 11 septembre 1957, une incursion eut lieu dans la région de Kasserine et quatre citoyens tunisiens furent enlevés ; quatre autres l’ont été à Redeyef. Cependant, le commandement de l’armée française à Alger veut aller plus loin; il veut étendre le droit de poursuite en Tunisie, à une profondeur de 25 km, et prépare une « reprise de contrôle temporaire du territoire tunisien ».
Mais ce ne fut qu’une intention sans suite. Les 1er et 2 octobre 1957, les troupes françaises soumettent le village de Sakiet Sidi Youssef à des tirs d’artillerie lourde et violent l’espace aérien, usant d’armes automatiques, tuant une jeune fille et blessant une dizaine de civils pour la plupart des enfants.
En vue de détendre l’atmosphère, le gouvernement de Bourges Maunory autorise le transfert des casernes d’El Hamma de Gabes, des locaux restant de la caserne Forgemol à Tunis, et l’armée française se retire, début décembre, des casernes de Médenine, de Tataouine, de Ben Guerdane et de Zarzis. Cependant, les différents gouvernements français, soucieux de relancer les négociations avec le gouvernement tunisien, ont vu leurs efforts bloqués par l’attitude du commandement militaire français d’Algérie.
Celui-ci procéda, le 2 janvier 1958, avec une colonne de vingt blindés, au franchissement de la frontière, du côté de Sendes, dans la région de Redeyef, encercla la localité de Foum el Khanga, procéda à des perquisitions, puis se retira emportant effets et argent trouvés dans le village, enleva dix hommes et en tua trois autres.
Conscient de la gravité de la situation, le Président Bourguiba soutient que l’engagement s’est produit loin de notre territoire alors que le général Salan met en cause l’entière responsabilité de la Tunisie qui héberge et aide les combattants algériens et leur permet d’utiliser son territoire comme bases de départ. Le 11 janvier 1958, une importante unité de combattants algériens implantée dans la région de Sakiet Sidi Youssef attaque, en territoire algérien, une patrouille française de cinquante soldats (quatorze soldats français tués, deux blessés et quatre faits prisonniers).
Le commandement français basé à Alger avise Paris que « des bandes d’assaillants algériens, repérés par l’aviation française, franchissent la frontière à partir de la Tunisie et se répandent dans les fermes et les mechtas (groupement de maisons en dehors d’une agglomération) algériennes et que les véhicules de la garde nationale tunisienne stationnent de plus en plus à la frontière en position d’accueil ».
Non satisfaite de ce revers, la France maintient sa pression, arrête sa coopération financière, suspend les négociations en cours, et rappelle son ambassadeur, George Gorse. Comme souvent un malheur n’arrive jamais seul, c’est encore sur la frontière algéro-tunisienne, au Djebel Tarf, à l’ouest de Tebessa, que vers la mi-janvier 1958, eut lieu l’un des plus importants accrochages entre des éléments de l’ALN et des unités de l’armée française fortement appuyées par l’aviation et des hélicoptères.
Le bilan était lourd et catastrophique : des dizaines de soldats français tués, et une grande quantité d’armes légères et collectives récupérée. Cet accrochage eut pour résultat la multiplication de la violation du territoire tunisien par l’aviation française. D’ailleurs, un avion T6 a été touché le 30 janvier 1958 par la D.C.A. (défense contre-avions) tunisienne et a été obligé de se poser en rase campagne en Algérie, non loin des frontières. De même, un autre avion T6 a été l’objet de tirs tunisiens dans la région de Sakiet le 7 février 1958.
Le 8 février, l’armée française indique qu’un avion, touché par une mitrailleuse postée à Sakiet Sidi Youssef, a dû se poser en catastrophe à Tébessa. En représailles, le général Edmond Jouhaud, commandant de la 5e région militaire aérienne, planifie un raid aérien sur Sakiet Sidi Youssef et le soumet au général Paul Ély qui aurait obtenu l’accord oral du ministre de la Défense Jacques Chaban-Delmas, autorise l’utilisation de bombardiers lourds.
Le commandement français d’Algérie décide de réagir en bombardant le village frontalier de Sakiet Sidi Youssef. De ce fait, ce bombardement, effectué le 8 février 1958, a causé la mort de plus de 75 personnes, dont une douzaine d’élèves d’une école primaire, et 148 blessés parmi la population civile. L’opération a impliqué l’utilisation de 25 avions :11 bombardiers B-26, 6 chasseurs bombardiers Corsair et 8 chasseurs Mistral.
Vers 10 h 50, un marché où se pressent des paysans de la région est mitraillé par une escadrille de chasseurs volant en rasemottes. Par la suite, trois vagues de sept bombardiers A-26 pilonnent la localité jusque vers midi ; les Corsair neutralisent les installations antiaériennes et les B-26 détruisent la mine de plomb désaffectée qui servait de camp à l’Armée de libération nationale algérienne.
Alors que la Croix- Rouge internationale était dans le voisinage du village durant l’attaque, pour assister des réfugiés, le commandement militaire français est prêt à prendre des risques : deux camions de la Croix- Rouge sont ainsi détruits, ainsi que l’école du village remplie d’enfants en cette matinée.
Le bilan varie entre 70 et 75 morts et près de 150 blessés, dont une douzaine d’élèves d’une école primaire et des réfugiés algériens regroupés par une mission de la Croix-Rouge.
En réaction, la Tunisie rompt les relations diplomatiques, expulse cinq consuls français qui exercent dans les principales villes du pays, organise le blocus des casernes françaises et met sur pied une visite organisée du village par la presse internationale.
Le conflit purement franco-algérien prend une dimension plus internationale avec la plainte déposée par la Tunisie auprès de l’ONU. Le Conseil de sécurité décide, alors, de mettre en place une mission de bons offices confiée à l’Américain Robert Murphy et au Britannique Harold Beeley .
Parallèlement, Robert Murphy soutient ouvertement la position du président Bourguiba et entraîne le président Eisenhower à exercer une forte pression sur le gouvernement français (lettre personnelle adressée à Félix Gaillard le 10 avril). Face à la polémique, le cabinet Gaillard est renversé par l’Assemblée nationale le 15 avril, les partisans de l’Algérie française évoquant un nouveau Munich.
D’autre part, et compte tenu des suites de la guerre de libération de l’Algérie, les réfugiés algériens affluèrent en Tunisie par centaines dès la proclamation de l’indépendance tunisienne dans le but de fuir les combats, les exactions, les arrestations, les brimades, les emprisonnements que leur faisaient subir les troupes françaises.
Des camps de toile ont été montés, en Tunisie, non loin des frontières pour les accueillir dans les meilleures conditions possibles. Le 8 février 1958, a été une journée inoubliable pour notre pays : En effet, vers 09h00, un autre avion français a été gravement atteint par des tirs provenant de Sakiet, a subi d’importants dégâts qui l’obligèrent à se poser en détresse à Tébessa.
C’est alors que le général Salan, Commandant en chef de l’armée française en Algérie donna l’ordre d’attaquer Sakiet Sidi Youssef. Et l’irréparable eut lieu ce même jour vers 11h00 : plusieurs escadrilles d’avions français d’Algérie ont bombardé, durant une bonne heure, le paisible village de Sakiet Sidi Youssef. Les résultats étaient de près de 75 morts dont une douzaine d’écoliers et près de 150 blessés, tous des civils sans armes ainsi que d’énormes dégâts matériels. Les conséquences politico-stratégiques du raid sur Sakiet Sidi Youssef étaient fort importantes :
a- d’abord, il y a eu, du côté tunisien, une mobilisation du front intérieur, une mobilisation de l’opinion française ainsi qu’une mobilisation internationale,
b- ensuite, sur le plan international, la guerre d’Algérie n’est plus, comme la France l’a toujours soutenu, une affaire intérieure française,
c- enfin, le C.C.E algérien (le Comité de coordination et d’exécution), qui deviendra le 9 septembre 1958, le Gouvernement provisoire de la République Algérienne, exprime sa solidarité totale avec le peuple tunisien et ses dispositions pour mettre ses forces militaires aux côtés des forces tunisiennes afin de soutenir l’indépendance tunisienne.
Le bombardement de Sakiet a rendu d’énormes services non seulement à l’Algérie combattante puisqu’il a permis l’internationalisation de «l’affaire algérienne» mais encore au raffermissement des relations entre nos deux pays (Tunisie et Algérie) dont le passé, le présent et l’avenir sont communs. La Tunisie, profitant, avec beaucoup de subtilité, de cette agression caractérisée, prit les mesures suivantes :
1-une plainte fut déposée auprès du Conseil de sécurité de l’ONU,
2-une mesure d’interdiction à l’armée française, stationnée en Tunisie, de quitter ses casernements fut prise,
3- des barrages furent dressés devant toutes les casernes françaises par les jeunes destouriens, appartenant au Parti au pouvoir ; ceux-ci étaient munis de gourdins, de bâtons et se relayaient jour et nuit. La population voisine était chargée de leur alimentation et souvent les femmes venaient, tout près d’eux, pousser des youyous pour les encourager ; par ailleurs, ces jeunes étaient appuyés, d’assez près, par des éléments de l’armée placés non loin de là,
4- la Tunisie demanda officiellement l’évacuation de toutes les troupes françaises stationnées sur son territoire,
5- une campagne de presse, savamment orchestrée, maintenait la pression sur les troupes françaises d’une part et d’autre part gonflait à bloc notre moral.
Cependant, des renseignements dignes de foi nous parvenaient de l’extrême sud tunisien confirmant que les instructions du gouvernement tunisien quant à l’interdiction de mouvement des troupes françaises n’était pas appliquée par le Colonel Mollot, commandant la zone saharienne et ses patrouilles arrivaient même jusqu’à Bir Amir, à mi-chemin entre Remada et Tataouine.
Ce comportement a été la cause de la bataille de Remada qui eut lieu le 25 mai 1958 et au cours de laquelle le capitaine Zaier, commandant la compagnie de Tataouine, attaqua, de nuit, en utilisant des mortiers, le casernement de Remada, lui occasionnant d’importants dégâts.
D’autre part, d’anciens résistants, dont Mosbah Jarbou, qui ont, sans coordination avec l’armée, attaqué, en plein jour, la caserne, ont été, sauvagement, tués par les troupes françaises, lors de leur décrochage, ainsi que le directeur de l’école primaire, son épouse et ses enfants. Cette situation ouvre ainsi la voie au retour du général de Gaulle au pouvoir.
Le 1er juin 1958, le général de Gaulle a été investi par l’Assemblée nationale comme Président du Conseil des ministres. L’une de ses premières actions a été d’assainir la situation avec la Tunisie et le Maroc.
Par un accord signé le 17 juin 1958, le général de Gaulle accepta que toutes les troupes françaises se trouvant en Tunisie soient évacuées au plus tard le 1er octobre 1958, exception faite pour Bizerte.
Les unités sahariennes tunisiennes ont pris alors la relève et s’investirent, totalement, malgré leurs faibles moyens, dans ce Sahara majestueux.
Compte tenu de tous ces évènements et pour y faire face, l’armée nationale a mis sur pied de nouvelles unités, entre 1957 et 1960 : le 4e bataillon d’infanterie à Gafsa commandé par le capitaine Salah Hachani, le 5e bataillon à Bizerte commandé par le commandant Mohamed Kortas, les 6e et 7e bataillons à Tunis, le 8e bataillon au Kef commandé par le commandant Kaddour Ben Othman, les 9e et 10e bataillon (commandés par les commandants Mohamed Limam et Ahmed Elabed) mis à la disposition de l’ONU au Congo ainsi que le bataillon des transmissions (commandé par le commandant Bechir Bouaich), le bataillon du génie (commandé par le commandant Bechir Hamza), et celui du groupement du transport (commandé par le commandant Sadok BenMansour).
Les effectifs de l’armée, qui étaient de 1700 hommes en juin 1956, ont été portés à 10.000 hommes en 1958 et à 30.000 hommes en 1960.
Et que vive la Tunisie éternelle, l’héritière de Carthage et de Kairouan et gloire à nos immortels, les citoyens et les soldats qui ont sacrifié leur vie pour la patrie.
B.B.K.