Dans une longue analyse publiée sur son compte Facebook, l’économiste Ridha Choundali met en lumière l’écart croissant entre les statistiques officielles de l’inflation et la réalité vécue par les citoyens tunisiens. Selon lui, entre 2015 et 2026, malgré un taux d’inflation officiel passant de 5 % à 4,8 % après avoir atteint un pic de 10,3 % en mai 2023, cette baisse apparente ne se traduit pas par une amélioration du niveau de vie des Tunisiens.
L’économiste souligne que l’indice général des prix à la consommation utilisé pour calculer l’inflation intègre des produits subventionnés, des biens non essentiels et des services qui ne représentent pas les priorités de dépenses de la majorité des ménages tunisiens.
Ridha Choundali rappelle que sur la période s’étendant de janvier 2015 à janvier 2026, le taux d’inflation cumulé atteint 8,5 % selon les données officielles de l’Institut national de la statistique. Cependant, lorsque l’analyse se concentre sur les produits de première nécessité représentant environ 62,5 % du budget mensuel des ménages, la situation apparaît nettement plus préoccupante. Les produits de première nécessité (alimentation, habillement) et les services incompressibles (loyer, santé, éducation, transport) ont connu des hausses continues et substantielles, réduisant progressivement la part du revenu disponible pour l’épargne ou l’amélioration des conditions de vie.
Deux périodes, deux dynamiques inflationnistes
Dans son analyse, Ridha Choundali distingue deux périodes distinctes. La première, comprise entre janvier 2015 et janvier 2022, a enregistré un taux d’inflation annuel moyen de 6,6 %. Malgré cette tendance à la hausse, l’impact social est demeuré relativement contenu grâce au maintien de certains mécanismes d’ajustement, notamment les subventions, les augmentations salariales périodiques et l’accès facilité au crédit bancaire pour les ménages.
L’économiste note qu’après juillet 2021, marqué par un changement d’orientation économique, la nature du phénomène inflationniste s’est transformée. Le taux d’inflation annuel moyen est passé à 8 %, avec une concentration accrue sur les produits de base, dans un contexte caractérisé par l’affaiblissement simultané de la capacité d’adaptation de l’État et des ménages. Bien que cette seconde période soit plus courte chronologiquement, son intensité s’est révélée plus destructrice pour le pouvoir d’achat, intervenant dans un environnement économique fragilisé par le ralentissement de la croissance, la diminution de l’investissement et la montée du chômage.
L’érosion silencieuse des salaires réels
Ridha Choundali illustre son propos par des exemples concrets. Selon ses calculs, pour maintenir son pouvoir d’achat entre janvier 2015 et janvier 2026, un salarié percevant 500 dinars mensuels aurait dû voir son salaire augmenter à 966 dinars selon l’inflation officielle. Ce montant grimpe à 1 041 dinars lorsque l’on considère l’inflation liée aux produits essentiels.
L’écart entre ces seuils théoriques et les salaires effectivement perçus par la majorité des travailleurs explique la dégradation marquée du pouvoir d’achat. « Les salariés tunisiens n’ont pas seulement subi un gel de leurs revenus, mais une réduction effective et non déclarée de leur rémunération réelle, année après année », écrit-il. Cette érosion silencieuse éclaire le sentiment collectif de détérioration des conditions de vie, même lorsque les indicateurs officiels signalent un repli de l’inflation.
Des causes structurelles au-delà du monétaire
L’inflation tunisienne ne résulte pas uniquement de facteurs monétaires conjoncturels. Elle découle de l’accumulation de plusieurs déséquilibres structurels : l’expansion excessive de la masse monétaire et l’endettement important de l’État auprès de la Banque centrale, le recul de la production, l’alourdissement du coût des importations, la faiblesse de l’investissement, la dévaluation de la monnaie nationale et les limites des politiques publiques de soutien au revenu.
Ridha Choundali explique qu’en l’absence d’une croissance réelle génératrice de richesses et d’emplois, l’inflation s’est muée en une taxe indirecte supportée quotidiennement par les citoyens, sans contrepartie en termes d’amélioration des services publics ou des perspectives économiques.
Une recomposition sociale silencieuse
Sur le plan social, cette trajectoire inflationniste a provoqué une restructuration discrète de la société tunisienne. La classe moyenne, traditionnellement considérée comme un stabilisateur social, perd progressivement sa capacité d’épargne, accroît sa dépendance au crédit et réduit ses dépenses dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la culture. Parallèlement, le périmètre de la vulnérabilité s’est élargi, touchant désormais des catégories sociales jadis considérées comme stables, favorisant le développement de l’économie parallèle comme mécanisme de survie.
L’inflation devient ainsi un facteur de fragmentation sociale, car elle ne distribue pas équitablement son fardeau.
Les limites d’une approche exclusivement macroéconomique
Cette évolution met en lumière les insuffisances d’une approche privilégiant les équilibres financiers globaux sans être accompagnée de politiques de revenus clairement définies. La stabilisation des grands indicateurs macroéconomiques ne se traduit pas automatiquement en stabilité sociale si elle ne s’accompagne pas d’un cadre redistributif équitable des coûts d’ajustement. L’absence de ce dispositif transforme l’inflation non seulement en phénomène économique, mais en source de tension latente entre l’État et la société.
Pour Ridha Choundali, la trajectoire de l’inflation en Tunisie entre 2015 et 2026 démontre que le pays ne fait pas face à une simple crise passagère de hausse des prix, mais à une transformation structurelle des rapports entre salaires, prix et rôle de l’État. Le recul ponctuel du taux d’inflation ne suffit pas à convaincre les citoyens d’une amélioration de leur situation tant que leur pouvoir d’achat perdu n’est pas restauré et qu’un nouveau contrat social reliant travail, production et dignité de vie n’est pas établi.
L’économiste termine son analyse en affirmant que sans révision globale des politiques de revenus, sans réorientation des subventions vers les catégories effectivement affectées et sans indexation des salaires sur des indicateurs reflétant le coût réel de la vie, tout repli nominal de l’inflation demeurera sans effet tangible sur l’existence quotidienne des Tunisiens. « Nous ne vivons pas une simple fluctuation conjoncturelle, mais un processus structurel d’érosion du revenu réel, où l’inflation est devenue une expérience quotidienne vécue sur les marchés, dans les loyers, dans les dépenses de santé et d’éducation, bien davantage qu’un chiffre annoncé dans les communiqués officiels », écrit-il.