gradient blue
gradient blue
Culture

À L’Académie Beït Al-Hikma : La poésie francophone tunisienne en débat

Avatar photo
  • 18 avril 2026
  • 9 min de lecture
À L’Académie Beït Al-Hikma : La poésie francophone tunisienne en débat

Universitaires et chercheurs se sont réunis à Carthage pour interroger les formes, les figures et les enjeux de la poésie francophone en Tunisie. Une première rencontre qui pose les jalons d’un programme de recherche ambitieux, entre réhabilitation patrimoniale et lectures contemporaines.

La Presse — Le groupe de réflexion et d’études de la littérature tunisienne d’expression française, relevant de l’Académie tunisienne Beït al-Hikma, a organisé, mercredi 15 avril 2026, un colloque consacré à « La poésie francophone de Tunisie ». Cette rencontre inaugure un cycle de travaux inscrits dans la durée, comme l’a souligné le professeur et membre de l’Académie Kamel Gaha, annonçant d’ores et déjà un prochain rendez-vous, prévu les 22 et 23 avril, sous l’intitulé « L’histoire à l’épreuve de la littérature tunisienne francophone ». Samir Marzouki, professeur et membre de l’académie, dévoile à son tour que cette première étape vise avant tout à structurer un champ encore en construction. Il s’agit d’engager une exploration méthodique, appelée à se prolonger par des publications scientifiques et à intégrer progressivement l’ensemble des figures majeures de ce corpus.

Entre redécouverte et réévaluation

La séance matinale, présidée par le poète Abdelaziz Kacem, a mis en lumière des trajectoires singulières, et parfois même marginalisées. Ainsi, l’intervention de Sarra Khaled, maître assistante à la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba, a permis de redécouvrir la dimension poétique de Mohamed Jamoussi, figure surtout connue pour sa carrière musicale et cinématographique. A travers son recueil « Le jour et la nuit », publié en 1976, se dessine une poésie marquée par le lyrisme, la nostalgie et une forte empreinte romantique, où se rejoignent musique et écriture. « Évoquer aujourd’hui Mohamed Jamoussi revient à réinscrire une œuvre méconnue dans l’histoire littéraire tunisienne et à rappeler que le patrimoine francophone recèle encore des textes délaissés, en attente de reconnaissance ».

Le professeur Samir Marzouki s’est penché sur le cas du poète italien de langue française né en Tunisie, Marius Scalési, interrogeant sa place dans l’histoire littéraire. Il insiste sur la nécessité de dépasser les lectures purement laudatives afin de situer Scalési avec justesse. Son œuvre, bien que riche, apparaît fortement influencée par les modèles romantiques, symbolistes et décadents, notamment Baudelaire et Mallarmé. Le poète construit sa démarche sur une opposition entre authenticité vécue et poésie perçue comme artificielle, en privilégiant une écriture introspective marquée par la souffrance et la modestie. L’étude de Scalési permet, selon lui, de reconsidérer sa place dans une histoire littéraire encore peu explorée, en évitant les jugements réducteurs et en contribuant à une meilleure compréhension du patrimoine poétique francophone.

Poétiques de la rupture

Jihane Tebini, maître-assistante à la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba, a consacré son intervention aux «éructations de Salah Garmadi ». Elle s’appuie notamment sur des travaux collectifs récents consacrés à l’auteur, linguiste, traducteur et poète (1933–1982), dont l’œuvre demeure marquée par une forte dimension critique et une aura singulière.L’analyse met en avant trois axes principaux, à savoir le bilinguisme et l’hybridité linguistique revendiquée par Garmadi, la dimension subversive de son écriture, ainsi que des approches comparatistes inscrivant son œuvre dans les poétiques de l’hybridité. Ses recueils se distinguent par une écriture en vers libres, souvent sans ponctuation, centrée sur la matérialité du corps et du réel.

Le corps y est pensé comme un espace de tension et de pression interne, tandis que l’expulsion devient un motif central, dépassant le cadre individuel pour s’étendre au monde, perçu comme contraint et traversé d’éléments marginaux ou parasitaires. Cette poétique de la matérialité s’accompagne enfin d’une esthétique de la rupture. Garmadi construit son écriture contre les formes normées du discours, faisant de la discontinuité et de l’excès un principe structurant de sa création poétique, conclut-elle. De son côté, Afifa Chaouachi-Marzouki a analysé la poésie d’Amina Saïd comme un espace d’effacement des frontières. Entre visible et invisible, présence et absence, son œuvre propose une poétique du passage, où le réel se reconfigure sous l’effet de l’imaginaire. La poésie de cette auteure franco-tunisienne, notamment dans «Dernier visage avant le noir» (2020), s’inscrit dans une démarche de dépassement des seuils et des frontières du réel. Elle se décrit elle-même comme l’auteure d’un demi-siècle de poèmes « écrits pour tous et pour rien », inscrivant ainsi son œuvre dans une posture de gratuité et d’ouverture. Résidant entre la France et le Québec, elle a publié depuis 1980 une vingtaine de recueils. Son écriture propose une représentation du monde qui s’écarte de la logique réaliste et de la fixité des limites du réel, pour faire de la poésie un espace de création autonome.

Poétiques de l’amour courtois

La dimension courtoise de la poésie d’Abdelaziz Kacem a été a mise en lumière dans la communication de Jouda Sellami. Entre héritage médiéval et réinterprétation moderne, l’«aimance» apparaît dans cette poésie comme une forme d’amour à la fois spirituelle et esthétique, inscrite dans une tradition qui va des troubadours à la poésie contemporaine.

L’amour courtois constitue un cadre d’analyse, tandis que l’«aimance» en exprime l’essence profonde, comme une forme d’amour à la fois esthétique et spirituelle, héritée de la fin’amor des troubadours. Concept théorisé par Gaston Paris, l’amour courtois désigne un idéal médiéval fondé sur la sublimation du désir, l’inaccessibilité de la dame et la quête d’un accomplissement sans cesse différé. Dans cette perspective, Abdelaziz Kacem se présente comme un «troubadour» moderne, revendiquant une double filiation culturelle. Il inscrit ainsi sa poésie dans une continuité qui relie la tradition arabo-andalouse à celle des troubadours d’Occitanie, jusqu’à Guillaume IX d’Aquitaine, considéré comme le premier d’entre eux. En conclusion, Jouda Sellami explique que l’amour courtois traverse l’œuvre d’Abdelaziz Kacem sous la forme d’un « lyrisme de la pensée», pour reprendre l’expression de Paul Ricœur. Domaine de la raison et domaine de la sensibilité y cohabitent dans une poésie portée par un « logothérapeute» à la fois orfèvre du vers et érudit du verbe. Dans une approche différente, Farah Zaiem a proposé une lecture zoopoétique de l’œuvre de Moncef Ghachem. A travers la figure du poisson, elle met en évidence une réflexion sur le vivant, la mémoire et l’altérité, inscrivant cette poésie dans les débats actuels sur le rapport entre l’homme et le non-humain.

L’espace comme matrice poétique

Maître-assistante à la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba, Sarra Malouche s’est intéressée à l’écriture de Lorand Gaspar, en soulignant le rôle structurant du lieu. Dans cette œuvre, la Tunisie, en dialogue avec d’autres espaces comme la Grèce ou la Palestine, devient un véritable foyer d’écriture, où l’expérience du monde se transforme en matière poétique. L’intervenante souligne l’importance de Lorand Gaspar, écrivain aux multiples facettes (chirurgien, traducteur et photographe) dont le parcours est étroitement lié à la Tunisie, où il a vécu et exercé plus de vingt ans (1970–1994), notamment à l’hôpital Charles-Nicolle. Elle analyse ensuite la place centrale du lieu dans son écriture, en s’inscrivant dans le cadre de la géographie littéraire qui envisage l’espace non comme un simple décor, mais comme un élément structurant de l’œuvre et de l’expérience d’écriture.

La deuxième séance du colloque a été consacrée à des communications portant sur des objets poétiques et critiques variés. Les interventions ont exploré, d’une part, la question de la quête du soi et des formes de dédoublement de l’individu à travers certaines œuvres narratives, interrogeant les limites de l’homme confronté à lui-même. Elles ont également mis en lumière les dynamiques d’hommage, de filiation et d’intertextualité dans des textes contemporains, en relation avec la mémoire littéraire. D’autres contributions se sont attachées aux interactions entre texte et image, en analysant leurs effets poétiques et la dimension hybride de certaines créations artistiques.

Loin d’être un aboutissement, cette rencontre constitue une étape fondatrice, ouvrant la voie à des approfondissements futurs et à une dynamique de recherche appelée à se prolonger dans le temps, à travers de nouvelles explorations, publications et perspectives interdisciplinaires. Il convient toutefois de ne pas passer sous silence l’émergence de jeunes poètes tunisiens francophones, qui se frayent progressivement un chemin et participent au renouvellement de ce champ.

 

Avatar photo
Auteur

Samir DRIDI

You cannot copy content of this page