Insalubrité en Afrique : Un coût invisible, des villes saturées
Accumulation des déchets, urbanisation rapide et insuffisance des systèmes de gestion placent de nombreuses villes africaines face à une crise persistante. Derrière les enjeux environnementaux, les impacts économiques, souvent diffus, pèsent sur la productivité, les finances publiques et l’attractivité urbaine.
La Presse — Les déchets s’accumulent à mesure que les villes s’étendent, révélant des limites croissantes dans les systèmes de gestion urbaine. Dans plusieurs pays africains, cette réalité s’impose désormais comme un défi structurel. En Tunisie, les tensions récurrentes autour de la collecte et du traitement traduisent également un décalage entre les besoins et les capacités de prise en charge.
Au-delà de la dimension environnementale, ces déséquilibres renvoient à des enjeux économiques plus larges, encore insuffisamment intégrés dans les politiques publiques.
Un déséquilibre structurel entre production et collecte
À l’échelle africaine, l’insalubrité urbaine résulte d’un écart persistant entre les volumes de déchets générés et les capacités de gestion. Selon la Banque mondiale, l’Afrique subsaharienne produit environ 174 millions de tonnes de déchets solides municipaux par an, dont moins de 50 % sont collectés. Une part importante échappe ainsi aux circuits formels, alimentant une accumulation diffuse dans les espaces urbains.
Ce déficit de collecte s’accompagne de modes d’élimination peu encadrés.
Plus de 90 % des déchets sont déposés dans des sites non contrôlés ou à ciel ouvert. À Nairobi, la décharge de Dandora illustre cette saturation progressive, avec des apports pouvant atteindre 2.000 t par jour.
La croissance rapide de la population urbaine accentue ces déséquilibres. Les Nations unies estiment que les villes africaines regrouperont plus de 600 millions d’habitants en 2025, un chiffre qui pourrait approcher 950 millions d’ici 2050. Cette dynamique exerce une pression supplémentaire sur des systèmes déjà fragilisés.
Dans des métropoles comme Kinshasa, Lagos ou Yaoundé, les déchets non collectés s’accumulent et obstruent les réseaux de drainage, aggravant les risques d’inondation et les coûts liés à la dégradation des infrastructures.
La gestion des déchets représente une charge importante pour les collectivités locales. Elle peut mobiliser jusqu’à 20 % des budgets municipaux, sans pour autant garantir une couverture complète. Les dispositifs restent partiels, laissant subsister des zones non desservies.
Ce déséquilibre financier limite la capacité des villes à investir dans des infrastructures adaptées, renforçant ainsi le caractère structurel du problème.
L’insalubrité urbaine génère des coûts économiques significatifs à travers ses effets sur la santé publique. Selon l’Organisation mondiale de la santé, près de 24 % des maladies en Afrique sont liées à des facteurs environnementaux, dont la mauvaise gestion des déchets.
Ces pathologies entraînent une hausse des dépenses médicales et une baisse de la productivité, en raison de l’absentéisme et de la diminution des capacités de travail.
Des pertes économiques diffuses, mais élevées
Au-delà des coûts directs, les effets économiques de l’insalubrité se diffusent dans plusieurs secteurs. La Banque mondiale estime que la mauvaise gestion des déchets engendre plus de 8 milliards de dollars de pertes annuelles en Afrique.
Les infrastructures endommagées par les inondations, les coûts sanitaires et la baisse d’attractivité des villes pour les investisseurs et les touristes contribuent à alourdir ce bilan. Dans certains cas, ces impacts pourraient représenter jusqu’à 5 % du PIB national.
Face aux insuffisances des systèmes formels, une économie informelle du déchet s’est développée.
Dans plusieurs villes, des milliers de travailleurs récupèrent et valorisent des matériaux recyclables. Cette activité, bien que génératrice de revenus, reste peu structurée et s’exerce sans encadrement sanitaire. Elle met néanmoins en évidence un potentiel économique important dans la valorisation des déchets.
Plusieurs pays africains ont engagé des programmes pour améliorer la gestion des déchets.
Le Maroc, le Sénégal et le Ghana ont lancé des initiatives structurantes, soutenues par des financements internationaux.
Le Rwanda est souvent cité pour son approche plus rigoureuse.
Malgré ces efforts, les résultats demeurent inégaux. Les difficultés de coordination, le suivi des projets et la continuité des financements limitent l’efficacité des politiques mises en œuvre.
Des solutions émergentes, mais encore limitées
Des initiatives locales montrent toutefois la possibilité de modèles alternatifs. Au Kenya, certaines entreprises transforment les déchets plastiques en matériaux de construction. En Côte d’Ivoire, des projets permettent de produire de l’énergie à partir des déchets.
Leur généralisation reste toutefois conditionnée par un cadre réglementaire adapté et un accès durable au financement.
Au final, l’insalubrité ne relève pas uniquement d’une problématique environnementale. Elle constitue un facteur économique structurant, dont les effets se répercutent sur la santé, les finances publiques, la productivité et l’attractivité des territoires.
Dans un contexte d’urbanisation rapide, l’amélioration des systèmes de gestion des déchets apparaît comme une condition essentielle pour accompagner les trajectoires de développement, en Tunisie comme dans l’ensemble du continent africain.



