gradient blue
gradient blue
Société

Entretien avec Mme Houda Rjaibi BARHOUMI, orthophoniste : «Le langage et l’apprentissage fragilisés par les écrans »

Avatar photo
  • 28 avril 2026
  • 7 min de lecture
Entretien avec Mme Houda Rjaibi BARHOUMI, orthophoniste : «Le langage et l’apprentissage fragilisés par les écrans »

Les jeunes générations ont, souvent, besoin de l’appui d’un orthophoniste pour surmonter certaines difficultés, qui risqueraient — à défaut de rééducation et de prise en charge multidisciplinaire — d’impacter négativement leur développement, leur scolarité et leur intégration sociale. A l’heure où le digital et ses multiples supports envahissent la vie de l’homme. Ce dernier semble quelque peu déstabilisé par tant d’écrans, ses neurones aussi. L’orthophonie intervient pour remettre les pendules à l’heure.

On a tendance à croire que l’orthophonie se limite aux solutions rééducatives, apportées aux problèmes auditifs et oraux. Pourtant, le domaine d’intervention de l’orthophoniste est bien plus vaste qu’on ne le pense. Est-ce vrai ?

Absolument ! Nous intervenons dans la prise en charge des pathologies neurologiques et celles de développement qui pourraient toucher l’être humain à n’importe quelle phase de sa vie. Parmi les pathologies que nous traitons figurent celles neurodégénératives, comme les encéphalites, la maladie de parkinson, la maladie d’Alzheimer. Nous traitons aussi des pathologies de développement ORL, soit celles en rapport avec les cordes vocales. Notre intervention est nécessaire aussi dans la prise en charge des pathologies de développement de la parole, soit le retard de la parole, les troubles de l’articulation et ceux de déglutition. Encore faut-il préciser que le problème de mal-avalement survient couramment chez les personnes ayant survécu à des AVC ou encore celles qui ont subi des interventions chirurgicales de placement d’anneaux gastriques. Notre rôle consiste, dans ce cas, à restaurer une déglutition normale. Par ailleurs, les troubles de l’apprentissage font partie des domaines d’intervention de l’orthophoniste, soit la dyslexie, la dysphagie, etc.

De nos jours, le nombre d’enfants nécessitant un appui orthophonique va crescendo. Pourquoi ? Et quels sont les problèmes pour lesquels ils consultent ?

Parce que les enfants présentent plus de troubles de la communication, du langage, de l’apprentissage et plus de traits autistiques qu’avant. Ce sont, en gros, les problèmes pré- pondérants qui résultent de l’exposition de l’enfant aux écrans. Cependant, d’autres pathologies sont tout aussi cernées. Elles sont, majoritairement, neurologiques et peuvent advenir suite à un éventuel AVC, survenu durant la période prénatale ou lors de l’accouchement, à des mutations génétiques, etc.

Ces pathologies sont- elles faciles à détecter par l’entourage de l’enfant ? Autrement dit : les parents, les pédiatres et le cadre éducatif de la prime enfance sont-ils avisés sur ces troubles et sur ces maladies ?

Non, malheureusement ! La plupart de ces troubles et de ces pathologies sont méconnus par l’entourage de l’enfant. Du coup, le dépistage se fait tardivement, soit à partir de l’âge de trois ans. Pour ce qui est des troubles de l’apprentissage, ils ne sont dépistés qu’à l’âge de cinq ans, voire de six ans dans certains cas. Et ce sont, généralement, les instituteurs qui s’en rendent compte, après avoir établi des comparaisons entre l’enfant et ses semblables. Le retard de la parole, par exemple, passe souvent inaperçu. Pourtant, l’enfant qui présente ce trouble prononce souvent des phrases incohérentes ou inverse les syllabes d’un mot.

Quels sont les obstacles entravant au dépistage précoce de ces troubles et de ces pathologies ?

D’abord, le manque d’information, pour la famille, et de formation pour le cadre éducatif et certains pédiatres. La majorité des familles méconnaissent ces difficultés. D’autres sont avisées mais succombent au déni. Certains parents refusent, en effet, de reconnaitre les difficultés que présentent leurs enfants. Ils refusent d’admettre sa différence. Cela rejoint en quelque sorte le refus de la société de tout ce qui est atypique. Or, ce refus joue au détriment de l’enfant, de sa prise en charge multidisciplinaire et de son insertion scolaire et sociale. Le rôle de la famille, du pédiatre, du cadre éducatif de la prime enfance et de l’entourage scolaire est crucial dans le dépistage et, par conséquent, dans la rééducation précoce.

Le facteur temporel importe-t-il dans la rééducation et la prise en charge ?

Oui, beaucoup même ! La précocité du dépistage sert la rééducation. Un trouble dépisté à l’âge de deux ans nécessiterait environ un an et demi de rééducation. D’où l’impératif d’informer et de former les familles, les pédiatres et le cadre éducatif préscolaire et autre scolaire sur les troubles du développement, de la communication et de l’apprentissage et de les sensibiliser sur les solutions à même d’aider l’enfant dans son parcours.

Optez-vous pour des collaborations avec d’autres spécialistes, dans le cadre notamment, d’une prise en charge multidisciplinaire du patient ou travaillez-vous plutôt en aparté ?

Nous travaillons toujours sous la supervision des médecins spécialistes. En fait, nous recevons des patients qui nous sont recommandés par des spécialistes, notamment des neurologues, des psychiatres, des pédopsychiatres, des médecins ORL, etc. Il nous arrive aussi de recevoir des patients qui solliciteraient notre aide sans pour autant avoir consulté préalablement un spécialiste. Dans ce cas, nous cernons leurs problèmes et nous leur proposons de voir les spécialistes appropriés à leurs besoins respectifs. La collaboration avec les autres disciplines rééducatives est possible, au cas par cas.

Qu’en est-il de la collaboration avec les établissements préscolaires et scolaires ?

En Tunisie, cette collaboration fait, généralement, défaut. C’est que la plupart desdits établissements ne tolèrent pas les enfants présentant des difficultés, ce qui constitue un sérieux problème. Pour ma part, je collabore avec certaines écoles et certains jardins d’enfants. Les responsables de ces établissements sont devenus avisés et engagés. Nous partageons, ensemble, la même vision, le même but, celui de venir en aide aux enfants présentant des troubles de développement, de communication ou encore d’apprentissage.

Certains se montrent méfiants quant à l’efficacité de l’orthophonie, suite à de mauvaises expériences. Qu’en pensez-vous ?

Le problème n’est pas dans l’orthophonie mais dans l’esprit matérialiste qui anime certains orthophonistes. Certes, cette profession doit nécessairement être rentable. Néanmoins, il convient de la perfectionner au profit des patients.

C’est le côté humain qui doit primer. Aussi les orthophonistes sont-ils appelés à prendre en considération les moyens souvent limités des familles. D’un autre côté, la compétence est requise. Je dirais même qu’il faut l’optimiser en abordant d’autres spécialités.

Personnellement, je porte une double casquette : celle de l’orthophoniste et celle de la psychologue. Le domaine psychologique et celui neurologique sont de grande utilité pour notre travail. Un orthophoniste compétent doit perfectionner son travail sur les deux plans, théorique et pratique et pencher la balance vers l’humain plutôt que vers le gain.

Avatar photo
Auteur

Dorra BEN SALEM

You cannot copy content of this page