ITCEQ – Étude sur la résilience de l’économie tunisienne : Vers une économie plus dynamique et créatrice de valeur

Dans un contexte mondial incertain, l’économie tunisienne démontre une importante capacité d’adaptation et de rebond. Désormais mieux mesurée et analysée, cette résilience devient un socle pour impulser une transformation durable et renforcer la dynamique économique.
La Presse — Depuis que l’économie mondiale est entrée dans des périodes de turbulences, la question de la résilience économique ne cesse de s’imposer. La capacité à absorber les chocs, à rebondir, à se redresser et à s’adapter apparaît plus que jamais comme un impératif pour les économies. Dans le contexte tunisien, le pilotage des chocs et la maîtrise de la résilience nécessitent des outils de mesures propres à l’économie nationale, capables d’identifier les piliers structurants de cette résilience. C’est dans ce cadre que l’Itceq a développé un cadre analytique ayant permis de construire deux indices synthétiques, dont l’objectif est d’apprécier le niveau de résilience de l’économie tunisienne, d’en suivre l’évolution dans le temps, mais aussi de la situer par rapport aux performances d’un échantillon de pays. Les résultats de ces travaux ont été présentés, hier, lors d’une rencontre organisée par l’Institut, placée sous le thème «Résilience de l’économie tunisienne : mesures et enjeux». Réunissant chercheurs, économistes ainsi que des représentants d’organisations patronales, cette journée a offert l’occasion de débattre des défis et des enjeux liés à la résilience.
Un outil d’aide à la décision
Mettant l’accent sur l’importance de cette étude, le ministre de l’Économie et de la Planification, Samir Abdelhafidh, a souligné l’ouverture du gouvernement aux débats scientifiques et aux contributions des experts. «Je souscris avec conviction à cette initiative, dont l’ambition est de renforcer les analyses sur la capacité de notre économie et de nos territoires à répondre aux chocs, aléas, risques et crises, d’en comprendre les mécanismes, appréhender les chaînes causales et concevoir des stratégies adaptées», a-t-il affirmé.
Insistant sur la pluridisciplinarité du concept, le ministre a indiqué que le renforcement de la résilience de l’économie nationale dépend de la mobilisation de l’ensemble des parties prenantes. «À mon sens, c’est à la communauté scientifique, en premier lieu, d’approfondir les recherches sur la résilience, un concept qui n’est pas totalement nouveau mais qui a été popularisé à la suite des effets dévastateurs de la crise financière mondiale de 2008 et, surtout, de la pandémie de Covid-19», a-t-il précisé.
Évoquant l’apport de la quantification réalisée par l’Itceq, il a estimé que ce travail est appelé à alimenter le débat et à orienter les choix stratégiques ainsi que les actions susceptibles de répondre aux aléas et aux risques auxquels sont confrontés les acteurs économiques.
Pour le ministre, l’approche de la résilience doit être holistique, englobant l’ensemble des secteurs et des domaines, afin d’assurer une plus grande cohérence et de renforcer la synergie des politiques publiques. Il s’agit d’un concept complexe qui appelle des mesures, des analyses et des stratégies visant prévenir, gérer et réduire les coûts socioéconomiques des chocs et des crises. Selon lui, la résilience doit être appréhendée à travers trois angles. D’abord, la multidimensionnalisé, qui implique la prise en compte de toutes les dimensions du développement, y compris les facteurs humains et environnementaux. Ensuite, la territorialité, qui permet d’analyser la capacité des économies locales à surmonter les chocs. Enfin, les ménages, dans la mesure où la résilience économique ne doit pas se limiter au seul périmètre entrepreneurial. «Au cours des dernières années, l’économie tunisienne a fait preuve de résilience. Cette capacité s’est manifestée lors de la crise de la Covid-19, de la guerre en Ukraine, mais aussi face aux incertitudes entourant les politiques commerciales internationales et aux évolutions des prix de l’énergie», a-t-il affirmé dans une déclaration aux médias, soulignant que l’indice synthétique élaboré par l’Itceq constitue un outil d’aide à la décision pour les décideurs.
«Nous espérons que, lors de la prochaine rencontre, nous débattrons non plus de la résilience de l’économie tunisienne, mais de sa dynamisation. Aujourd’hui, nous devons passer d’une économie résiliente à une économie dynamique, créatrice de richesses et en croissance durable», a-t-il ajouté.
Une résilience multidimen- sionnelle
Présentant l’étude réalisée par l’Institut, Alaya Becheikh, directeur général de l’Itceq, a expliqué que les résultats révèlent une résilience modérée de l’économie tunisienne entre 2000 et 2023. Cette période a été marquée par une succession de crises, notamment la crise financière mondiale de 2008, les répercussions économiques de la révolution, les événements de 2015, la crise de la Covid-19, les années de sécheresse, ainsi que les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, des conflits qui ont affecté les économies à travers le monde à des degrés divers. Becheikh a ajouté que face à ces chocs, l’économie tunisienne a démontré une capacité d’absorption et de redressement. Les secteurs et les entreprises orientés vers l’export, disposant d’une compétitivité productive élevée, d’un bon niveau de productivité et d’un accès au financement et aux marchés, étaient plus résilients par comparaison avec les autres secteurs. «Parallèlement, les nouvelles orientations des politiques publiques visent à améliorer la capacité d’adaptation aux changements et à impulser une transformation économique et sociale», a-t-il indiqué.
Selon Becheikh, cette résilience repose sur plusieurs facteurs, notamment la diversification du tissu économique, l’important potentiel de l’économie tunisienne, la qualité du capital humain et la cohésion sociale. «Autrement dit, les capacités de production et les indicateurs de cohésion sociale constituent le socle de la résilience de l’économie tunisienne», a-t-il résumé. Toutefois, cette résilience n’occulte pas certaines fragilités. Becheikh a notamment évoqué la dépendance financière et commerciale du pays, qui se traduit par un déficit persistant de la balance des paiements et de la balance commerciale, une concentration des échanges avec certaines régions du monde, ainsi qu’un niveau d’endettement élevé atteint lors de certaines périodes. Il a également souligné que l’instabilité institutionnelle et l’inadéquation des législations avec la réalité socio-économique qui ont prévaut durant des périodes précises, ont contribué à accentuer ces fragilités structurelles.
Il a ajouté que dans ce contexte, les réformes engagées, aujourd’hui, visent à renforcer l’indépendance financière et commerciale du pays. L’amélioration du cadre institutionnel et la modernisation de la gestion publique sont également appelées à renforcer la capacité d’adaptation de l’économie aux mutations et aux attentes des différents acteurs socioéconomiques.
Le directeur de l’Itceq a, par ailleurs, souligné que le passage d’une résilience modérée à un niveau supérieur dépendra de la mise en œuvre de plusieurs réformes, notamment en faveur des entreprises. Il s’agit, entre autres, d’améliorer le climat des affaires, maîtriser le coût du financement, en particulier bancaire, et simplifier les procédures administratives.
En d’autres termes, l’enjeu consiste, d’après ses dires, à instaurer un environnement des affaires flexible, permettant aux entreprises de s’adapter rapidement aux chocs et aux crises. Il a, en outre, souligné que la résilience ne concerne pas uniquement les entreprises, mais également les individus. Les politiques publiques mises en place par l’État en faveur des catégories à faible revenu, ont permis, d’après ses dires, de les soutenir et de les appuyer face aux chocs. «Ces dernières années, l’État a intensifié ses efforts pour renforcer les programmes sociaux, notamment en matière de sécurité sociale, afin de soutenir les couches vulnérables et promouvoir la justice sociale en intégrant toutes les catégories dans le cycle économique», a-t- il affirmé.
La résilience étant également territoriale, l’État, ajoute-t-il poursuit ses efforts pour moderniser les infrastructures de base et accélérer les stratégies d’adaptation au changement climatique ainsi que la transition énergétique.
Pour une résilience active
our Aslan Berjeb, président de la Conect, la résilience ne doit pas être perçue comme une vertu, car «la résilience a un prix». «À l’échelle macroéconomique comme microéconomique, nous sommes résilients, mais nous y laissons des plumes. L’entreprise tunisienne a réussi à s’adapter aux différents chocs internes et internationaux, depuis la crise de 2008, le choc sécuritaire de 2015 en Tunisie, la crise de la Covid-19, ainsi que les conflits actuels, notamment au Moyen-Orient et auparavant entre l’Ukraine et la Russie.
Ces événements ont affecté les équilibres macroéconomiques du pays et se sont répercutés sur les entreprises», a-t-il affirmé. Ces difficultés, ajoute-t-il, se sont traduites par des tensions de financement et par une évolution du comportement des entreprises qui, pour s’adapter, ont priorisé le paiement de leurs fournisseurs au détriment de leurs investissements, ainsi que le maintien de leurs employés plutôt que leur licenciement.
«Tout cela a fait qu’elles ont connu des difficultés dans un contexte économique marqué par une concurrence régionale et internationale permanente, d’autant plus que l’entreprise tunisienne n’évolue pas dans un environnement fermé. Elle fait partie d’un espace international où les entreprises concurrentes bénéficient de l’appui et du financement de leurs gouvernements respectifs», a-t-il souligné. Berjeb a également insisté sur la nécessité, aujourd’hui, de transformer cette résilience en une résilience active, en s’inspirant d’expériences étrangères, notamment celles du Portugal et de la Grèce, qui ont su en faire un levier, non seulement pour absorber les chocs, mais aussi pour rebondir et reconstruire leur économie sur des bases solides. «Il est essentiel de mettre en place un climat des affaires propice à l’investissement et au réinvestissement, développer des financements diversifiés et adaptés aux différentes formes d’entreprises, et simplifier les autorisations afin de faciliter l’accès au marché, aussi bien pour les petites que pour les grandes entreprises», a-t-il conclu.





