Mehdi Hmili, réalisateur d’«Exil » : «Le cinéma doit parfois provoquer un inconfort pour faire ressentir une réalité»
Après le succès du feuilleton télévisé ramadanesque « Matbaâ » (Imprimerie), récompensé de plusieurs prix par la Radio Nationale, Mehdi Hmili (Tala mon amour et Amel et les fauves) sort «Exil » (Ightirab), un thriller sur un univers ouvrier très dur marqué par la violence et la solidarité humaine. Dans cette interview, il explique ses choix de réalisation.
La Presse — Comment vous est venue l’idée de réaliser un film dans une aciérie ? Est-ce que c’est le lieu qui vous a inspiré ?
L’idée est née d’une envie de filmer le décor, cette usine, qui est la plus grande aciérie tunisienne. Au départ, je voulais filmer le quotidien des ouvriers et les luttes syndicales dans un contexte social très tendu. En découvrant ce lieu, j’ai été frappé par sa puissance visuelle et symbolique : le feu, le métal, le bruit, la fatigue des corps… Tout cela racontait déjà quelque chose de la Tunisie contemporaine. Donc, oui, le lieu a profondément inspiré l’histoire, l’usine n’est pas seulement un décor, elle est devenue un personnage à part entière.
Pourquoi avoir choisi de situer l’histoire dans une usine métallurgique ?
Parce que la sidérurgie représente un monde en train de disparaître, un univers ouvrier très dur, très masculin, marqué par la violence mais aussi par une forte solidarité humaine. Je voulais parler de travailleurs invisibles, de gens qui portent physiquement le poids d’un système économique injuste. Dans une aciérie, les corps sont constamment confrontés au danger, à la chaleur, à l’usure. Cela créait un terrain idéal pour raconter une histoire de survie, de colère et de dignité.
L’usine est un lieu fermé, hostile et agressif où les ouvriers vivent dans la promiscuité comme dans une prison. On retrouve la complicité, les tensions et la violence. Vous vous êtes-inspiré de la réalité ?
Absolument. Même si le film reste une fiction, il est nourri par beaucoup d’observations réelles. J’ai rencontré des ouvriers, des syndicalistes, des hommes qui vivent pratiquement entièrement enfermés dans cet univers industriel. Il existe une fraternité très forte entre eux, mais aussi énormément de frustration, de fatigue et parfois de violence. Je voulais montrer cette contradiction : des hommes capables d’une immense solidarité tout en étant broyés par un système oppressant. L’usine devient presque une prison mentale et physique.
Mohamed, le personnage principal, est un rescapé. L’enquête qu’il mène sert-elle à rendre justice à son ami ou à sauver l’usine ?
Je pense que c’est les deux. Au départ, il agit par fidélité et par culpabilité envers son ami disparu. Mais au fur et à mesure, son enquête dépasse le cadre personnel. Elle devient une lutte contre un système corrompu qui détruit les hommes. Sauver la mémoire de son ami, c’est aussi tenter de sauver une certaine idée de la dignité ouvrière et empêcher que l’usine devienne uniquement un lieu de mort et de silence.
Pourquoi avoir choisi le thriller ? Est-ce votre genre de prédilection ou une démarche imposée par le scénario ?
Le thriller s’est imposé naturellement parce que l’histoire contenait déjà une enquête, du suspense et une tension permanente. Mais ce qui m’intéressait surtout, c’était d’utiliser les codes du cinéma de genre pour parler d’une réalité sociale et politique. J’aime quand le cinéma populaire peut aussi porter un regard critique sur le monde. Le thriller permet d’entrer dans les corps, dans la peur, dans l’obsession du personnage principal. C’était la forme la plus organique pour raconter cette histoire. Il y a aussi un mélange de genres que je trouve intéressant entre le thriller, le Body Horror et le fantastique.
De quelle manière avez-vous procédé au choix du casting, notamment pour Ghanem Zrelli ?
Je cherchais un acteur capable de porter physiquement et émotionnellement le film. Ghanem Zrelli possède quelque chose de très brut, très humain. Il peut être à la fois fragile et extrêmement intense. C’était important que le personnage de Mohamed soit crédible comme ouvrier, qu’on sente le poids du travail sur son corps et dans son regard. Le casting mélange aussi des acteurs professionnels et des personnes proches de la réalité du terrain afin de garder une vérité humaine dans le film.
Pourquoi avoir réduit la femme à un accessoire au service de l’homme ?
Je ne pense pas avoir réduit des personnages féminins à des accessoires. Le film montre surtout un univers extrêmement masculin, fermé sur lui-même, où les femmes sont souvent tenues à distance.
C’était important pour moi de représenter cette réalité sociale. Mais les personnages féminins jouent un rôle essentiel dans le récit : ils incarnent une possibilité d’humanité, de tendresse ou de vérité dans un monde dominé par la violence et le pouvoir masculin. On peut évidemment débattre de leur place, et ce débat me semble intéressant.
Sur le plan esthétique, vous avez choisi la couleur sépia qui rappelle la rouille. Est-ce votre idée ou celle du directeur photo ?
C’est une recherche commune avec le directeur photo Farouk Laâridh. Dès le départ, nous voulions une image qui évoque la rouille, le feu, la poussière métallique, comme si l’usine contaminait peu à peu les personnages. Cette palette sépia et orangée traduit aussi l’état intérieur du héros : un homme rongé physiquement et moralement. L’esthétique du film devait prolonger la violence industrielle et la sensation de suffocation.
Peut-on dire que le film évoque la corruption qui ronge la société tunisienne ?
Oui, clairement. Même si le film reste une fiction et ne cherche pas à faire un discours politique direct, il parle d’un système où la corruption, le silence et l’impunité détruisent les individus. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer comment cette corruption devient presque une maladie qui contamine les corps, les relations humaines et les consciences.
Le morceau de métal dans le crâne du personnage principal devient aussi une métaphore de cette violence sociale.
Comment avez-vous procédé pour le montage financier ?
Le film est une coproduction internationale entre plusieurs pays même s’il s’agit d’un film low budget. Le projet a beaucoup évolué au cours de sa fabrication.
Cela a nécessité de convaincre les partenaires et de réinventer la production en cours de route. Ce n’était pas simple, surtout pour un film engagé et assez radical dans sa forme. Mais cette liberté artistique était essentielle pour moi.
Le film fait polémique. Certains spectateurs ont été choqués par certaines scènes. Quelles explications pouvez-vous leur fournir ?
Je comprends que certaines scènes puissent déranger, mais je pense que le cinéma doit parfois provoquer un inconfort pour faire ressentir une réalité.
La violence dans le film n’est jamais gratuite : elle traduit une violence sociale, économique et psychologique déjà présente dans le monde que je filme. Mon objectif n’était pas de choquer pour choquer, mais de plonger le spectateur dans un univers où les corps et les esprits sont poussés à leurs limites. Si le film crée du débat, alors il remplit aussi une fonction importante.



