Mes Humeurs – Entre silence et dissidence : Coetzee face à l’occupation
La Presse —J.M. Coetzee, 86 ans, romancier sud-africain et australien, double lauréat du Booker Prize et prix Nobel de littérature, demeure une conscience littéraire rare dans ce monde où les écrivains et les intellectuels tournent leur veste à la première occasion pour obtenir un prix ou une autre reconnaissance.
J.M. Coetzee a refusé de participer au 14e Festival international des écrivains qui se déroule à El Qods, rapporte le Saturday Independant ; sa décision est venue, citant le «génocide disproportionné» perpétré par l’Etat sioniste à Gaza depuis octobre 2023.
Le monde littéraire s’interroge aujourd’hui sur une intervention cinglante de l’une de ses figures les plus respectées, ce retrait dépasse de loin le simple cadre d’un désistement protocolaire. Il s’inscrit dans une tradition intellectuelle où l’écrivain ne se contente pas d’observer le monde, mais choisit d’y intervenir, au risque de fissurer les espaces de dialogue dont il est pourtant l’un des artisans les plus exigeants.
Mais ce qui frappe davantage encore, c’est l’élargissement de sa critique ; Coetzee vise le gouvernement sioniste ; il interpelle également les milieux intellectuels et artistiques du pays, leur reprochant une forme de consentement ou, à tout le moins, de silence. Ce déplacement du regard, du politique vers le culturel, confère à sa position une portée inconfortable : il s’agit de condamner une politique et d’interroger une société dans son ensemble, y compris ceux qui prétendent en être les voix critiques.
La réaction de la directrice du festival, Julia Fermentto-Tzaisler, témoigne de cette tension ; entre tristesse et incompréhension, elle rappelle l’existence, au sein même de la scène littéraire, d’espaces de contestation et de dialogue. En creux, elle pose une question essentielle : le boycott affaiblit-il ces voix dissidentes ou constitue-t-il, au contraire, un levier moral nécessaire ?
Bien que Coetzee se soit déjà intéressé à la région, notamment lors d’une visite en 2016 pour le Festival de littérature palestinienne, ce boycott de 2026 marque un tournant décisif dans son engagement public.
Ce dilemme n’est pas nouveau dans le parcours de Coetzee ; déjà, en 1987, lors de la réception du prix de ce festival, il évoquait les effets corrosifs des systèmes d’oppression sur les individus et les sociétés. Son expérience de l’apartheid sud-africain a profondément façonné sa pensée : il sait combien les structures de domination s’accompagnent de zones grises, où la complicité se mêle à la survie, et où le silence devient parfois une seconde nature.
Son refus, ces derniers jours, apparaît ainsi comme une continuité plutôt qu’une rupture. Là où certains attendent de la littérature qu’elle maintienne des ponts, Coetzee semble considérer que certaines circonstances imposent de les suspendre, au moins temporairement. Non par rejet du dialogue, mais parce que celui-ci, selon lui, perd son sens lorsque les conditions minimales de justice sont absentes.
Ce geste, enfin, intervient à un moment où la parole des écrivains est souvent perçue comme marginale face aux logiques politiques et médiatiques ; en choisissant de s’exprimer avec une telle netteté, Coetzee rappelle que la littérature peut encore troubler, déranger, et surtout obliger à penser. Son absence à El Qods ne sera pas un silence : elle résonne déjà comme une prise de position, forte, inconfortable, et durable.



