Film « Sous les ruines » réalisé par Nadhir Bouslema (2025): Revenir sans appartenir !
« Sous les ruines » s’inscrit dans une certaine continuité du cinéma tunisien contemporain centré sur les fractures intimes de l’après-départ : émigration, éloignement familial, deuil, culpabilité silencieuse. Le film repose presque entièrement sur les tensions invisibles qui traversent une famille tunisienne ordinaire.
« Sous les ruines » de Nadhir Bouslema est un film du retour impossible. Un cinéma de la retenue, qui avance dans les blessures qui n’ont jamais trouvé leurs mots. Le film explore ce moment où revenir signifie constater l’écart irréversible entre ce qui était et ce qui demeure.
Né à Tunis en 1994, Nadhir Bouslema grandit en Tunisie avant de partir en France en 2015. Il intègre ensuite La Fémis en 2021 au département montage. En 2025, il réalise « Sous les ruines », présenté dans la section Ciné Promesse des Journées cinématographiques de Carthage, où le film révélait déjà sur le grand écran une sensibilité singulière.
Le récit suit Hedi, qui revient en Tunisie après la mort de son père, officiellement pour assister au mariage de sa cousine Salma, interprétée par Eya Bouteraa. Mais ce retour agit comme un déclencheur: confronté à son passé, Hedi doit faire face à un deuil non résolu et à des relations laissées en suspens. Le dispositif narratif est simple : peu d’événements, mais une accumulation de situations quotidiennes qui construisent progressivement une charge émotionnelle.
« Sous les ruines » s’inscrit dans une certaine continuité du cinéma tunisien contemporain centré sur les fractures intimes de l’après-départ : émigration, éloignement familial, deuil, culpabilité silencieuse. Le film repose presque entièrement sur les tensions invisibles qui traversent une famille tunisienne ordinaire.
Le choix de Majd Mastoura comme acteur principal n’est évidemment pas anodin. Son visage reste profondément associé au film « Hedi » réalisé par Mohamed Ben Attia, rôle qui lui avait valu l’Ours d’argent du meilleur acteur au Festival international du film de Berlin en 2016. Ici encore, il incarne un homme en retrait du monde, peinant à investir pleinement sa propre vie.
Le film semble d’ailleurs dialoguer discrètement avec Hedi : même masculinité fragile, même sensation d’étouffement intérieur. Mais là où Hedi parlait d’émancipation impossible, « Sous les ruines » explore plutôt la culpabilité du retour.
La mort du père agit comme un séisme silencieux qui a désintégré les liens familiaux. Après ce décès, Hedi s’est éloigné de tout : de sa famille, de sa maison, de sa cousine, probablement aussi de lui-même. Le film montre comment certains deuils produisent une paralysie affective entière. Le film parle avant tout du deuil inachevé. Hedi a quitté son pays ; il a fui une douleur qu’il n’a jamais su traverser. Son retour révèle une incapacité à renouer avec les autres comme avec lui-même.
Le film parle également de l’exil. Hedi semble incapable d’assumer son départ comme incapable d’assumer son retour. Il flotte entre deux espaces sans appartenir véritablement à aucun.
Il ne cesse d’éviter les confrontations directes : avec le chauffeur de taxi, avec sa tante, sa cousine, avec la demeure de son père, avec son passé. Même son corps semble constamment en retrait.
Le motif des ruines traverse alors tout le récit. Les ruines matérielles d’abord : cette bâtisse inachevée du père, fermée, inaccessible, envahie par les déchets. Mais surtout les ruines intérieures : relations détruites, culpabilité, tension accumulée, identité fragmentée.
La scène où il tente d’ouvrir la maison familiale est particulièrement forte. La porte reste fermée. Le passé refuse littéralement de s’ouvrir à lui. Puis vient ce moment magnifique où il écarte la poubelle placée devant la maison, rejoint par sa cousine. Le geste est simple mais extraordinairement symbolique : dégager les déchets accumulés devant la mémoire familiale, tenter de nettoyer ce qui obstrue encore l’accès au passé.
La relation entre Hedi et Salma reste volontairement ambiguë. Le film ne clarifie jamais totalement la nature de leur lien. Amour enfoui ? Nostalgie d’une proximité perdue ? Cette indécision nourrit toute la délicatesse du récit.
Quant à Salma, elle incarne presque l’inverse de Hedi : elle est restée. Elle a affronté les ruines, elle a continué à vivre malgré tout. Son mariage représente une tentative de construire quelque chose au milieu des décombres.
La direction d’acteurs est remarquable. Majd Mastoura joue presque entièrement dans les micro-expressions, les hésitations, les regards fuyants. Chaque malaise semble physiquement inscrit dans son corps.
Visuellement, le film développe une esthétique de l’entre-deux : escaliers, toits, seuils, portes fermées. Les personnages semblent constamment coincés dans des espaces transitoires, sans jamais réussir à s’ancrer un lieu.
La scène de la keswa constitue sans doute l’un des moments les plus beaux du film. Lorsque Hedi enfile le vêtement traditionnel réservé à la mariée, le film produit un déplacement extrêmement subtil des codes de genre et du patrimoine. Le geste n’est jamais moqué ni traité comme une provocation. Au contraire, il devient un moment de partage intime, presque enfantin et profondément tendre.
Cette scène évoque inévitablement le film « Keswa, le fil perdu » de Kalthoum Bornaz, mais elle réinvente ici la tradition comme espace de jeu et d’affection au-delà de la mémoire.
Le film évoque également certains récits méditerranéens du retour au pays, où l’exilé découvre que le temps a continué sans lui. On pense parfois au cinéma de Nanni Moretti ou à certaines œuvres d’Abdellatif Kechiche dans leur manière de filmer les tensions familiales à travers des gestes ordinaires.
La scène finale donne enfin au film une dimension presque poétique. Au moment où la mariée apparaît vêtue de la jeloua, le réalisateur remplace le chant traditionnel attendu par la chanson « Holm » de Emel Mathlouthi. Ce choix bouleverse complètement la scène.
Les paroles évoquent la douleur, un monde écrasé par l’injustice et les ruines intérieures. La chanson transforme alors le mariage en quelque chose de plus large : une tentative de continuer à espérer dans un monde qui détruit constamment les rêves.
Nadhir Bouslema filme ses personnages avec une immense tendresse. On y décèle déjà les germes d’un metteur en scène prometteur, capable de capter l’intime sans le forcer et de laisser émerger l’émotion dans sa forme la plus juste.
Il a réussi à dessiner le personnage de Hedi, qui devient le corps même d’une fragmentation contemporaine : un homme qui ne parvient pas à réparer complètement ce qui a été détruit, mais qui tente malgré tout de revenir.
Et c’est cela que raconte le film : le courage fragile de revenir habiter ses propres ruines.
Fadoua Medallel – Cinéphile tunisienne

