Mouton de l’Aïd el-Idha : Pas de compromis !
La réticence des Tunisiens face à l’achat du mouton de l’Aïd se traduit aussi par la diminution des unités de vente du bétail. En sillonnant les quartiers populaires qui, en de pareilles circonstances, sentaient fortement le foin et le crottin, l’on s’étonne que l’activité soit si anodine ! Aux cités Ibn Khaldoun, Ettahrir, El Hadiqa et Ettadhamen, tomber sur une unité de vente de moutons serait une chance.
C’est que les lots de terrains vagues qui se convertissent, à chaque Aïd el Idha, en « rahba » ou espace de vente de moutons, gardent, cette année, leur statut initial, à quelques exceptions près. Même les débrouillards qui avaient l’habitude d’implanter de microprojets temporaires aux bas-côtés pour vendre les ustensiles indispensables à la fête, notamment le matériel nécessaire à l’acte de l’égorgement, au découpage de la viande et au barbecue, y ont renoncé, contraints !
La Presse — Décidemment, la cherté du mouton et ce boycottage quasi général et spontané à la fois, ont eu raison des aspects de l’aïd mais aussi des éventuels comptes des agriculteurs et des commerçants de moutons. Ces derniers font la moue, s’interrogent sur leur gain, dans l’ici et le maintenant, mais aussi, voire surtout, sur le sort du cheptel à moyen et à long termes.
Les prix ne chuteront pas !
Rafik Ben Farhat est commerçant. Il supervise une trentaine de moutons achetés auprès d’un agriculteur à une somme importante. L’objectif étant de les revendre et gagner une marge bénéficiaire. Sauf que le prix initial est déjà exorbitant ! « Nous proposons des moutons âgés de dix mois à un an et demi. Leurs prix varient de 1250dt à 2000dt.
Pour ceux, proposés à 1250dt, nous les avons achetés à 1100dt. Leur marge bénéficiaire est minime soit 150dt. Cette catégorie-là, poursuit-il, peut garantir jusqu’à seize kilos de viande pure. Quant aux moutons qui coûtent 2000dt, ils conviendraient aux familles élargies puisqu’ils donneraient pas moins de quarante kilos de viande ». En dépit du choix, le nombre des ventes journalières est compté sur les doigts de la main. Le pire c’est qu’il est improbable de voir les prix chuter à l’approche du jour-J.
Coût/ prix de vente : un calcul légitime ?
Il faut dire que le présent Aïd el-Idha s’annonce atypique à plus d’un titre. Si les consommateurs disent « stop » à la cherté des prix, les agriculteurs, eux aussi, prennent position face aux éventuelles pertes et ne sont pas près de céder aux compromis. On a beau entendre dire que le mouton coûte cher aux agriculteurs. Mais est-ce vrai ? Son coût justifie-t-il son prix de vente au consommateur ?
Seif Ayari à la double casquette d’éleveur et de boucher. A côté de sa boucherie, il a consacré un petit espace pour exposer quelques moutons. Leurs prix varient entre mille dinars et 1700dt. « C’est la boucherie qui connaît une plus grande activité durant cette période. La plupart des Tunisiens optent pour trois kilos de viande, de quoi mijoter durant l’aïd.
Personnellement, je propose le kilo à 65dt, soit le prix minimal sur le marché ; le maximal étant à 80dt », indique-t-il. Il se souvient des ventes des moutons d’il y a trois ans, du temps où les ventes se comptaient par cinquantaine par jour voir plus ! Actuellement, elles n’excèdent pas les cinq par jour.
Un mouton coûte 105dt par mois !
Outre son statut de commerçant, Seif est éleveur. Il détient une ferme et connaît pertinemment les difficultés auxquelles se heurtent les agriculteurs. « Soyons logiques ! Si un mouton nécessite une enveloppe mensuelle de l’ordre de 105dt, à quel prix voudriez-vous que nous le cédions ? Il faut savoir, explique-t-il, qu’un mouton ne grandit pas sans efforts.
Il nécessite une alimentation pour bétail dont le prix s’élève à 78dt le sac de cinquante kilos ; un produit qui n’a plus la même qualité qu’avant puisqu’il renferme souvent des quantités de sable… On compte aussi 3dt500 par jour pour le fourrage et la main-d’œuvre spécial pâturage », souligne-t-il. Et d’ajouter que les soins vétérinaires rudimentaires, relatifs à la vaccination coûtent entre 25dt et 30dt par an. « Si l’animal tombe malade et qu’il implique la visite du vétérinaire et la prise d’un traitement, cela coûterait entre 70dt et 80dt supplémentaires », renchérit-il.
Les pertes vues à la loupe
Le boucher-éleveur attire l’attention sur un détail d’une grande importance pour les éleveurs de bétails : le coût de la brebis ! C’est que la femelle assure la reproduction du bétail mais ne se vend pas ! Son coût est comptabilisé sur celui de ses agneaux. « Là aussi, c’est un détail que les consommateurs ne prennent jamais en considération.
Tout ce qui les préoccupe, c’est la flambée des prix. Ils ignorent les coulisses et les pertes qu’endosse l’éleveur. Pour nous, beaucoup de facteurs et de détails entrent en jeu et détiennent une importance considérable. D’ailleurs, il n’y a pas que le nombre de brebis qui impacte les gains, mais celui des moutons morts suite à des maladies, ou encore les moutons mort-nés », souligne-t-il.
Entre le droit du consommateur à des prix adaptés à son revenu et à son pouvoir d’achat, d’un côté, et le droit de l’éleveur à garantir son gain légitime, lequel doit, nécessairement, couvrir le coût et les dépenses déversées pour garantir un produit commerçable de qualité, d’un autre côté, la situation bloque ! La demande diminue à défaut d’un prix tentant.
Mais l’offre, elle aussi, risque de diminuer, entravant la logique commerciale ! Seif ne cache pas son inquiétude sur l’appauvrissement du cheptel tunisien et sur la précarité probable du marché de bétail tunisien. Il insinue même qu’une éventuelle et inopportune fermeture des frontières serait le déclencheur d’une crise redoutable…



