Un siècle de luttes, de revendications et d’engagements féministes enfin réunis dans un même ouvrage. Publié aux éditions Santillana sous la direction de l’historienne Dalenda Larguèche, le « Dictionnaire des féministes – Tunisie, un siècle de féminisme » retrace les parcours et les combats de plus d’une centaine de femmes ayant marqué l’histoire du féminisme tunisien, entre devoir de mémoire et exigence historique.
La Presse — Les éditions Santillana ont récemment publié un nouvel ouvrage intitulé « Dictionnaire des Féministes – Tunisie, un siècle de féminisme ». Ce livre est l’aboutissement d’un travail de recherche et de rédaction d’une équipe pluridisciplinaire et intergénérationnelle, avec l’appui de la Fondation Nissa pour la Culture et la Démocratie.
Il réunit les efforts de 21 auteures d’horizons différents et un auteur, l’historien et universitaire Habib Kazdaghli. L’ouvrage est réalisé sous la direction de l’historienne et figure du féminisme académique Dalenda Larguèche, considérée comme pionnière des études de genre au sein de l’université tunisienne.
Le livre est construit en une introduction et deux grandes parties : une première pour les « notices biographiques » centrées sur les parcours individuels et comprenant 113 biographies courtes et une seconde pour les « notices thématiques ». Comme pour tout dictionnaire, les noms figurent par ordre alphabétique. Les références sont mentionnées en continu.
Le féminisme est défini selon Larousse comme « Courant de pensée et mouvement politique, social et culturel en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. » Le Robert ajoute encore que c’est une « doctrine qui préconise l’égalité entre l’homme et la femme, et l’extension du rôle de la femme dans la société ».
Pour Dalenda Larguèche, ce mouvement est « souvent méconnu ou mal compris » et « peu intégré dans la recherche académique », bien que « le temps où le féminisme était suspect et porté par quelques universitaires soit révolu». Elle a souligné dans la préface que le « Dictionnaire des féministes » est né d’une nécessité de combler cette lacune, « à la croisière du devoir de mémoire et de l’impératif historique ». Le livre couvre près d’un siècle, des années 1920 à 2011. En effet, Dalenda Larguèche estime que le contexte politique et social a particulièrement changé depuis la Révolution.
Les transformations des problématiques et des formes d’action féministes après 2011 méritent, selon elle,donc une analyse distincte. Ce que ce « Dictionnaire des féministes » apporte de nouveau par rapport à d’autres ouvrages portant sur les femmes tunisiennes, c’est qu’il met l’accent sur l’apport de chacune d’entre elles en tant que féministe. Il se concentre donc sur leurs combats et leurs revendications qui sont en mutation constante.
L’Encyclopédie des femmes tunisiennes publiée en 2021 par le Credif est citée en exemple dans la préface. Elle est jugée « généraliste et hétéroclite » d’après Dalenda Larguèche. Le but essentiel du dictionnaire, comme mentionné dans l’introduction, est de « cartographier le mouvement féministe tunisien (…) en nommant celles que l’historiographie officielle a trop souvent effacées ».
Le livre revient d’abord sur le cadre de l’émergence du féminisme. Une contextualisation essentielle car ce n’est pas « un phénomène importé mais une réalité enracinée » et qui, de plus, est en perpétuelle réinvention. Ce mouvement est en effet indissociable des dynamiques sociales, politiques et culturelles du pays.
Le dictionnaire retrace par la suite l’affirmation progressive de la présence féminine dans l’espace public depuis la colonisation jusqu’à notre époque moderne, en passant par le « féminisme autonome » des années 70 et « le féminisme d’Etat » de Ben Ali.
La partie des « notices biographiques » propose une galerie de portraits de femmes engagées d’horizons divers et dans différentes formes d’expression et d’action qui se croisent des fois : politiques, associatifs, intellectuels, artistiques, médiatiques et autres. Certaines sont décédées, d’autres toujours en vie.
« Une liste non exhaustive mais représentative », comme a indiqué Dalenda Larguèche qui a expliqué les conditions de sélection. Un point important à retenir, c’est que la notoriété n’est pas un critère. Le dictionnaire exclut les réformateurs et les hommes qui ont œuvré pour le féminisme dont Tahar Haddad et Habib Bourguiba. Il opte pour une perspective qui présente les femmes « comme sujets de leur propre émancipation ».
Parmi les féministes citées, Fathia Mzali, première femme à occuper le poste de Secrétaire d’Etat, puis de ministre en 1983 à la tête du ministère de la Famille et de la Promotion de la Femme, Cherifa Messaâdi, première femme leader syndicaliste dans le monde arabe et Souad Chater, ancienne P.-d.g. de l’Onppf.
On y retrouve aussi Nabila Hamza, première femme journaliste francophone à intégrer la télévision nationale, Zeyneb Farhat qui a mené des actions à travers El Teatro, l’écrivaine et universitaire Jalila Tritar, lauréate de nombreux prix en Tunisie et hors frontières dont le prestigieux Prix du livre de Cheikh Zayed en 2023 pour ses contributions à l’étude des biographies féminines arabes, Ilhem Marzouki qui a écrit, entre autres, le livre « La modernité, pour ou contre les femmes ? »…
Les biographies sont de longueur inégale, allant de 3 à 9 pages. On ne trouve pourtant pas de titre devant le nom pour indiquer le domaine dans lequel ces féministes ont œuvré. Comme certaines ne sont pas particulièrement célèbres, il faut lire le texte pour déceler les secteurs dans lesquels elles se sont impliquées. La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à des notices thématiques. Des associations y figurent comme l’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche et le Développement (Afturd), ainsi que des unions féministes.
Il y a également des revues qui remontent à des périodes différentes. Cette partie inclut aussi des notions qui semblent, à première vue, acquises, mais qui sont en réalité le fruit des initiatives militantes des féministes, dont le planning familial et le vote des femmes.
Entre documentation et hommage, cet ouvrage se veut « outil de travail et source de référence ». Il ne s’adresse pourtant pas qu’aux chercheurs, mais « à toute personne intéressée par les combats des femmes et leurs réalisations », écrit Dalenda Larguèche. Au fil de l’histoire, les actions engagées des féministes, quelle que soit leur origine, dépassent certainement leur propre genre. Elles touchent l’ensemble du pays,voire l’humanité entière.



