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Culture

Mes Humeurs : Être poète, même en prose

  • 6 juin 2026
  • 4 min de lecture
Mes Humeurs : Être poète, même en prose

La PresseEdgar Morin, un penseur éclairé et éclairant, s’est éteint le vendredi 29 mai dernier. La classe politique et intellectuelle s’est abondamment exprimée sur sa disparition et l’héritage qu’il a laissé. Toutes les télés et radios (surtout publiques) ont consacré des émissions, reportages et témoignages sur l’homme, le résistant, le militant, le philosophe, le sociologue, le passeur, le cosmopolite, l’épicurien, bon vivant, l’inventeur du concept de « la complexité » ; bref le fraternel, l’inclassable « qui a toujours laissé la porte ouverte à l’inattendu ».

Morin avait traversé les tragédies du XXe siècle, il avait connu la guerre, les idéologies meurtrières, les désillusions politiques, les fractures de la modernité ; pourtant, jamais il ne s’était laissé enfermer dans le cynisme, il savait que la lucidité n’exige pas le renoncement à l’espérance. Son regard demeurait ouvert à ce que Régis Debray (son ami de plus de 65 ans) a appelé, dans son témoignage « l’improbable ». Cette part d’inimaginable qui déjoue les calculs, bouleverse les certitudes et redonne à l’avenir sa part de miracle.

De tous les hommages rendus à Edgar Morin, une expression est revenue comme un refrain : « vivre en poète ». Plusieurs témoins l’ont évoquée, jusqu’au président Macron lors de la cérémonie nationale aux Invalides.

Vivre en poète, expliquait Morin, ce n’est pas écrire des vers, ni habiter exclusivement le royaume des métaphores ; vivre en poète, c’est regarder le monde avec une disponibilité émerveillée. C’est préserver, malgré les blessures de l’Histoire, une capacité d’émerveillement ( un mot récurrent chez lui) devant le mystère d’un visage, la beauté d’un paysage, la fragilité d’un instant.

Car vivre en poète, c’est précisément résister à la dictature des nouvelles inventions et comprendre le rapport entre la terre et l’être humain. Dans un monde où tout semble devoir être quantifié, rentabilisé, évalué, Morin rappelait la valeur de ce qui échappe aux chiffres. L’amitié n’a pas de cours boursier ; la tendresse n’entre dans aucun tableau ; le rire partagé, la contemplation d’un coucher de soleil, la fidélité à une conviction, la compassion pour un inconnu ne produisent aucun dividende. Pourtant, ce sont eux qui donnent un sens à l’existence.

Cette vision rejoint l’injonction de Baudelaire : « Sois toujours poète, même en prose. » (Le Spleen de Paris). Le poète des «Fleurs du mal» ne parlait pas seulement de littérature ; il invitait à une manière d’être au monde, être poète, même dans les gestes les plus ordinaires. Dans une conversation ; dans une promenade ; dans un acte de solidarité ; dans une manière d’aimer.

Edgar Morin incarnait cette poésie de la pensée, chez lui, les idées ne se desséchaient jamais dans l’abstraction, elles demeuraient reliées à la vie, au destin des hommes, à la fraternité humaine. Son œuvre immense n’était pas une forteresse de concepts, mais un jardin traversé par les vents du monde.

Aujourd’hui, sa voix nous manque déjà. Pourtant, elle continue de résonner comme une invitation. dans le vacarme des intérêts, des stratégies et des profits, elle nous murmure qu’une autre manière d’habiter la Terre demeure possible, une manière plus attentive, plus généreuse, plus fraternelle.

Vivre en poète, c’est peut-être cela : ne jamais consentir à ce que le monde soit réduit à sa valeur marchande, c’est défendre la beauté contre la brutalité, la complexité contre les simplismes, l’humain contre les mécanismes froids. C’est garder ouverte, malgré les tempêtes, cette porte vers « l’improbable » dont parlait Debray.

Et tant que cette porte restera entrouverte, Edgar Morin continuera de marcher parmi nous, dans la lumière discrète de ceux qui ont fait de leur vie un poème de pensée et de fraternité ; cette fraternité qu’il chérissait tant. Il fonda avec son ami brésilien, Candido Mendès, l’Académie de la fraternité.  Son pas s’est effacé, mais sa présence demeure, comme une étoile qui éclaire encore les chemins de l’humain.

Auteur

Hamma Hannachi

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