Alors que l’intelligence artificielle et les technologies numériques redessinent en profondeur les économies et les sociétés, chercheurs et experts appellent à repenser l’enseignement et la recherche afin de réduire le fossé technologique et préparer la Tunisie aux mutations de demain.
La Presse —La question de la transition technologique continue d’alimenter les débats, à mesure que les technologies se développent et se sophistiquent à un rythme accéléré. Sommes-nous capables de combler le fossé technologique ? Par quels mécanismes et quelles voies y parvenir ? Ces questions ont été au cœur d’un débat en ligne récemment organisé par le think tank «GI4T», au cours duquel plusieurs spécialistes ont abordé le sujet sous de nouveaux angles, notamment l’indigénisation de la recherche dans le domaine de la transition technologique et la transformation de l’enseignement.
Pour la professeure Souad Kamoun Chouk, la transition technologique et le passage vers une époque où l’être humain cohabite avec les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, passent avant tout par une transformation profonde de l’enseignement et de la recherche. Ceux-ci doivent avoir pour objectif de préparer les citoyens et les nouvelles générations à cette nouvelle ère du tout numérique.
Cette transition technologique qui, affirme-t-elle, « devient de plus en plus rapide, parfois vertigineuse, au point d’être effrayante», ne concerne pas uniquement les pays du Sud global, mais également ceux du Nord. Confrontés eux aussi à des interrogations sur le degré de préparation de leurs systèmes éducatifs à ces changements, les pays développés se mobilisent pour anticiper les risques et adapter leurs politiques d’enseignement et de recherche, explique-t-elle.
«L’enseignement est primordial, il constitue le socle qui prépare les citoyens à adopter ces nouvelles technologies et à savoir cohabiter avec ces technologies d’une manière réflexive et donc de réussir cette transition», a-t-elle souligné. Elle a ajouté que la recherche dans le domaine de la transition technologique peut apporter beaucoup pour les institutions publiques chargées de la gouvernance. « Le rôle de la recherche est fondamental. C’est la raison pour laquelle elle doit être contextualisée, décolonialisée. C’est-à-dire qu’on ne doit pas répéter les slogans qui nous viennent du Nord global», a-t-elle affirmé. Dans cette optique, la professeure plaide pour une approche éducative différente afin de préparer les citoyens de demain. Cette approche repose sur un apprentissage précoce, dès le plus jeune âge, intégrant les nouvelles technologies dans les systèmes éducatifs. «C’est d’ailleurs ce que font les pays avancés qui réussissent cette transition», a-t-elle indiqué.
La nécessité d’adopter de nouvelles approches
Dans le même contexte, Pr Kamoun a expliqué que, pour des pays comme la Tunisie, dont la transformation technologique est encore en phase de maturation, la réduction de l’écart avec les nations ayant pris une longueur d’avance devient nécessaire.
Prenant l’exemple d’entreprises fonctionnant aujourd’hui avec zéro humain, elle a évoqué le fossé numérique qui persiste entre les pays. Elle a également souligné qu’il revient aux chercheurs tunisiens de dresser un état des lieux précis de la phase de transition dans laquelle se trouve encore la Tunisie. Elle préconise, dans ce cadre, une approche systémique fondée sur l’indigénisation de la recherche. Cette expression renvoie à une démarche consistant à s’appuyer davantage sur les travaux locaux, en tenant compte du savoir-faire national, ainsi que des réalités, croyances et perceptions propres au contexte tunisien.
«Indigéniser la recherche veut dire pousser les chercheurs tunisiens, d’abord, à se citer ce qui manque énormément dans notre pays. Et dans le cas de la transition numérique, je suis certaine qu’il y a beaucoup de collègues et de chercheurs qui ont travaillé sur des thèses sur ce même sujet », a-t-elle ajouté.
Pour donner un aperçu du niveau d’intégration des nouvelles technologies dans l’enseignement supérieur tunisien, l’économiste Islem Gafsi a présenté les résultats d’une enquête menée auprès de 188 personnes, dont 93 enseignants et 95 apprenants, répartis sur 11 universités tunisiennes.
Cette étude dresse un état des lieux des usages, des défis identifiés et des difficultés rencontrées. Il en ressort que 70 % des enseignants utilisent l’intelligence artificielle, contre 54 % des apprenants. L’enquête met également en évidence des écarts selon les spécialités. Dans les filières d’économie et de gestion, de sciences, de technologie et de santé, le recours à l’intelligence artificielle est plus fréquent que dans les domaines des sciences humaines et sociales, du droit, des sciences politiques, des arts ou encore des langues. Une autre forme de fragmentation apparaît sur le plan géographique, le niveau de connectivité variant sensiblement d’une région à l’autre.
De son côté, l’économiste Habib Zitouna a évoqué le développement des fintechs en Tunisie. Il a, en somme, souligné que le pays accuse un retard important dans ce domaine, y compris par rapport à des pays présentant un niveau de développement comparable. Selon lui, ce retard se manifeste à deux niveaux. D’une part, le faible taux de bancarisation (moins de 40 % des adultes disposent d’un compte bancaire) ainsi que la multiplicité des obstacles réglementaires freinent l’adoption des solutions numériques et l’utilisation des technologies financières. D’autre part, l’écosystème des startups et des entreprises capables de développer ces technologies demeure insuffisamment soutenu.



