HPV (Human Papillomavirus)/cancer du col de l’utérus — Interview avec le chercheur en cancérologie, Dr Mohamed Jemaâ : Faites vacciner vos filles !
La campagne de vaccination nationale contre le HVP (Human Papillomavirus) — responsable de 95% des infections menant au cancer du col de l’utérus — s’est déroulée cette année dans un climat de suspicion entre fausses idées à connotation religieuse et préjugés d’ordre éthique.
Certes des médecins ont été mobilisés pour tenter de convaincre les parents récalcitrants, dont la majorité refusent que leurs enfants soient vaccinés. Une réticence, pour ne pas dire une attitude anti-vax, en partie due à la circulation sur les réseaux sociaux de nombreuses publications hostiles à ce vaccin.
Le Dr Mohamed Jemaâ, chercheur à la faculté de Médecine de Lund (Suède) et maître-assistant à la faculté des Sciences de Tunis (Université de Tunis El Manar), lauréat du titre de Meilleur jeune chercheur – Parcours régional (un prix décerné par la Fondation du Roi Hussein en Jordanie en 2025-Ndlr), dont les travaux portent sur la mobilité des cellules cancéreuses ont permis d’identifier de nouveaux protocoles thérapeutiques, nous démêle le vrai du faux. Entretien.
Pourquoi faut-il se faire vacciner contre le HVP (Human Papillomavirus) ?
Merci pour cette question pertinente. Alors d’abord c’est quoi le cancer du col de l’utérus ? C’est une tumeur maligne qui se développe au niveau du col de l’utérus, c’est-à-dire la partie inférieure et rétrécie de l’utérus qui fait la jonction avec le vagin. C’est une infection persistante par un papillomavirus humain (HPV) à haut risque (les types HPV 16 et 18 dans 70% des cas).
Donc pour faire simple, c’est un cancer oui mais c’est un cancer qui est provoqué, principalement par une infection virale. Il est, notons-le, assez lent, c’est-à-dire qu’il faut souvent 10 à 15 ans entre l’infection et l’apparition du cancer, qui est invasif et peut s’étendre au vagin, aux paramètres, à la vessie, au rectum, ou donner des métastases, et à ce stade-là c’est trop tard pour le traitement, et c’est fatal pour la patiente.
Le cancer du col de l’utérus est-il pris au sérieux ?
Dans notre pays, le cancer du col de l’utérus ne prend pas assez de place dans le débat public et même académique ! Bien que ce soit le 3e cancer le plus fréquent chez la femme en Tunisie, et qu’annuellement on enregistre près de 500 nouveaux cas avec un taux de mortalité qui avoisine les 50%.
Pour vous dire que ce n’est pas rien, et connaissant notre contexte de la santé publique actuellement, je suis sûr que ces chiffres sont biaisés et sous-représentatifs de ce qu’il en est réellement. C’est un cancer qui tue en Tunisie ! Alors un cancer — pratiquement le seul qui est induit par des virus —, ça se soigne, c’est clair. Mais surtout, on peut facilement se protéger contre. Ça s’anticipe ! Et on peut l’éviter, en se vaccinant contre ledit virus HPV. Et vu que c’est un cancer à développement lent, il faut se faire vacciner assez tôt.
Ce vaccin présente-t-il des risques sur la santé de nos filles ? Certains disent qu’il rend stérile ou qu’il contient de l’aluminium, voire provoque des maladies auto-immunes ?
Non, le vaccin contre les HPV ne présente pas de danger avéré. C’est l’un des vaccins les plus étudiés de l’histoire de la médecine, avec plus de 15 ans de recul et des centaines de milliers de patients inclus dans les essais cliniques. On rapporte des fake news à son sujet assez souvent, et voilà les «bla bla» récurrents au sujet du vaccin.
On dit qu’il rend stérile, alors que c’est absolument faux. Aucune étude n’a montré de baisse de fertilité suite à la vaccination. Au contraire, éviter un cancer du col (et ses traitements comme la conisation ou l’hystérectomie) protège la fertilité. On dit aussi que le vaccin contient des adjuvants dangereux, comme l’aluminium.
C’est vrai qu’il contient de l’aluminium, mais à des doses très faibles et qui sont utilisées depuis des décennies, et bien inférieures à l’exposition alimentaire quotidienne. La sécurité de ce type de vaccin est validée. Pour ce qui est des maladies auto-immunes, les détracteurs de ce vaccin ont tort ! Beaucoup d’études internationales sérieuses au Danemark, en France, et en Suède sur plus de 3 millions de vaccinées n’ont retrouvé aucune augmentation du risque de sclérose en plaques, lupus et ou polyarthrite rhumatoïde, les maladies auto-immunes les plus fréquentes en Tunisie.
On dit qu’il serait inutile du moment qu’on n’a pas de rapports sexuels ?
C’est l’argument le plus utilisé par les anti-vax. Il n’est pas utile si on n’a pas de rapports sexuels. Or, le vaccin est justement recommandé avant les premiers rapports pour être le plus efficace. Même avec un seul partenaire, le risque d’exposition au HPV est élevé car le virus est très répandu.
Comment jugez-vous la campagne vaccinale nationale ?
Malheureusement, la campagne nationale en Tunisie pour le lancement du vaccin, à mon humble avis, a raté le coche, et a créé au contraire un sentiment de confusion chez les gens et chez les parents, puisque il s’agit là de vacciner les enfants. Et ce qui n’a pas aidé, c’est notre ambiance nationale pleine de fake news, où les gens ne s’informent pas auprès de médias sérieux. Ils font plutôt confiance, à tort, aux tribunes de Facebook.
Où n’importe qui peut dire n’importe quoi, et ça ce relaie très vite. Je vous raconte une anecdote personnelle. En tant qu’enseignant aussi dans des classes de master en biosanté dans une université tunisienne, cette année, justement pour le contexte HPV, j’ai découvert que la majorité des étudiantes que j’enseigne pour un master — des filles à 95% — ne savent pas ce qu’est un HPV (une maladie virale et transmissible). Que dire alors des parents d’enfants qui ne sont pas éduqués dans ce sens ? C’est vraiment très grave. Il nous faut plus de vulgarisation et de débat national avec des experts de tout bord pour espérer que l’information passe.
En Tunisie, ce vaccin est victime de préjugés et de fausses idées d’ordre éthique et moral. Les autorités religieuses doivent-elles s’impliquer avec le ministère de la Santé pour dissiper ces fausses allégations et encourager la vaccination dans nos contrées ?
Le virus HPV responsable du cancer du col de l’utérus est un virus sexuellement transmissible. Il s’attrape rarement sur les sièges des toilettes, dans les piscines, ou par le sang. C’est une infection qui concerne quasi exclusivement les personnes ayant eu des rapports sexuels. C’est d’ailleurs pour cela que la vaccination est recommandée avant le premier rapport, pour protéger au mieux.
Le problème ici, dire que c’est un virus sexuellement transmissible ne signifie pas qu’il est lié à un comportement «à risque» particulier. Le HPV est extrêmement contagieux : plus de 80 % des hommes et des femmes sexuellement actifs rencontreront au moins un type de HPV au cours de leur vie, souvent sans le savoir.
C’est un virus très banal, mais dont certains types peuvent provoquer un cancer si l’infection persiste. Donc il faut sortir des tabous, et il faut à juste titre provoquer le débat dans les mosquées à travers les sermons des imams, dans les maternités, dans le paysage audiovisuel (TV et radio). Et au risque de me répéter, les mosquées, car c’est là où se trouve la contradiction, C’est-à-dire qu’on ne peut a priori y parler de sujets tabous, sans être jugé socialement de pervers sexuel ou de la sorte.
C’est très important car notre société souffre de cette fausse chasteté. Et c’est le rôle des différents ministères et agences. Il faudra parler à tout le monde et convaincre tous les parents des bienfaits du vaccin anti-HPV. Je le redis, le cancer du col de l’utérus tue en Tunisie.
On a toujours associé le HVP (Human Papillomavirus) à la multiplication des rapports sexuels non protégés. Or pour plusieurs parents, faire vacciner sa fille contre ce virus, c’est admettre devant l’opinion publique qu’elle sera un jour de mauvaises mœurs. Comment peut-on lutter contre ces idées et les pratiques culturelles dans notre région ?
Il y a un parallèle intéressant à faire ici entre le vaccin HPV et le «tasfih». Le tasfih est une pratique culturelle du Maghreb qui, suite à une cérémonie organisée durant l’enfance, protège la fille d’une pénétration sexuelle avant le mariage, et il faudra une autre cérémonie avant ledit mariage pour qu’elle soit désenvoûtée. Toutefois, le tasfih se pratique de moins en moins et reste résiduel dans les régions de l’intérieur du pays.
Je vous renvoie à l’intéressant travail de Ibtissem Ben Dridi, «Le tasfih en Tunisie : un rituel de protection de la virginité féminine». Le résumé de ses travaux a donné la conclusion suivante: si la fille veut avoir des relations sexuelles avant le mariage, elle le fera. Et ce n’est pas un rituel s’appuyant sur une potion à base de raisins secs qui l’empêchera.
Il faut donc inculquer à nos enfants une bonne éducation, surtout sexuelle, qui fera d’eux des adultes intègres, filles et garçons, et des bonnes personnes. Le virus HPV est très très répandu, et c’est cette statistique qui le rend facile à contracter même si nous avons un seul partenaire. Ce n’est donc pas une question de mœurs.
Le mot de la fin ?
Je m’adresse à vous en tant que chercheur en cancérologie, mais aussi en tant que citoyen tunisien. Ce vaccin est une chance pour nos filles (et bientôt nos garçons) d’éviter un cancer. Un cancer qui tue encore plus de 200 femmes par an en Tunisie. Un cancer qu’on peut rendre rare, comme la rougeole ou la poliomyélite. La science est claire : le vaccin est sûr, il assure aujourd’hui une protection contre le cancer du col de l’utérus avec une efficacité de 90%.
Et il est gratuit dans nos centres de santé. Ne laissons pas la peur ou les rumeurs priver nos enfants de cette protection. Parlez-en à votre médecin, à votre pédiatre, à votre sage-femme. Vacciner sa fille, c’est lui offrir un avenir sans ce cancer.



