Commentaire : À force de se croire plus malin que les autres…
Sans jugement de dissolution officiellement prononcé, le parti Ennahdha, anciennement appelé Mouvement de la tendance islamique (MTI), se trouve aujourd’hui dans un état de déliquescence avancé.
Ses dirigeants historiques viennent d’être condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement. En effet, la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme près le Tribunal de première instance de Tunis a condamné, mardi, les 35 accusés dans l’affaire de l’« appareil secret » d’Ennahdha à des peines allant de 10 ans de prison à la réclusion à perpétuité, certaines assorties de peines complémentaires portant le total à 96 ans de prison.
Les condamnations reposent sur plusieurs chefs d’accusation liés au terrorisme. Parmi les principaux condamnés figurent Mustapha Khedher ( par contumace) condamné à la perpétuité assortie de 96 ans de prison, Rached Ghannouchi, ainsi que plusieurs autres prévenus, tandis qu’Ali Laârayedh a écopé de 42 ans de prison. Tous les accusés ont également été placés sous contrôle administratif pendant cinq ans.
Ouverte en 2022, l’affaire est liée à des accusations portant sur un présumé appareil clandestin d’Ennahdha, soupçonné d’activités d’espionnage et d’infiltration des institutions de l’État, des accusations que le parti continue de rejeter.
Le changement engagé en juillet 2021 a marqué un tournant décisif pour ce parti, à la suite notamment de la dissolution de l’ARP, ainsi que des poursuites judiciaires visant plusieurs membres de son ancienne direction, impliqués dans diverses affaires, dont le « complot contre la sûreté de l’État », l’affaire Instalingo où cybercriminalité, financement et exercice d’influence se rejoignent, l’affaire « Nama Tounes », les dossiers liés aux déclarations et réunions politiques (dont la « soirée de Ramadan » et le Front de salut), ainsi que d’autres affaires individuelles de corruption, de financement public illégal, et, plus largement, les principales affaires d’assassinats politiques.
D’un parti qui détenait l’essentiel du pouvoir, il ne subsiste aujourd’hui que des dirigeants en fuite dans certains pays, ainsi que des sympathisants de second rang, souvent en désaccord avec le leadership de Rached Ghannouchi et son équipe (Harouni, Laârayedh, entre autres).
Cette situation dans laquelle se trouve le parti s’explique principalement par deux principaux facteurs. Le premier tient d’une politique d’ambiguïté et de double langage menée par ses dirigeants, ce qui explique d’ailleurs le refus de rompre avec les anciennes doctrines remontant au 6 juin 1981, date de création clandestine du MTI.
D’ailleurs, sa transformation en parti civil, annoncée en fanfare en mai 2016 lors du 10e congrès du parti, n’a été qu’une évolution de façade, sans réelles mutations structurelles. Rached Ghannouchi, accusé par ses détracteurs de nourrir une hubris débridée, a sciemment retardé la tenue d’un congrès électif, malgré les critiques croissantes au sein du parti et les tensions liées au refus de renouvellement de ses instances dirigeantes. Il a ainsi perpétué une logique du « je suis, j’y reste », en dépit de son âge avancé.
Le second facteur est plus structurel. Le parti ne disposait pas d’une organisation interne pleinement transparente et institutionnalisée. Il était, selon plusieurs observateurs, structuré autour de cercles parallèles de direction, en grande partie inconnus de la base militante, et impliqués dans des activités « clandestines » présumées, notamment d’espionnage, de manipulation politique, de blanchiment d’argent. À cela s’ajoutaient des relations tenues secrètes avec diverses sources de financement en dehors du pays.
Ces réseaux auraient été identifiés par les services de sécurité, tant sous le régime de Ben Ali qu’après 2011. L’existence d’un « appareil secret » aurait ainsi perduré bien après la révolution, sans rupture réelle avec certaines pratiques héritées de l’avant-2011.
Ennahdha n’a jamais pu rompre le cordon ombilical avec les réseaux et les méthodes hérités de la clandestinité. Malgré le changement de contexte politique après 2011, il a continué à s’entourer de personnalités dont certaines se sont retrouvées au cœur de lourdes affaires judiciaires.
C’est surtout le cas de Mustapha Khedher (actuellement en fuite), condamné récemment à la réclusion à perpétuité assortie de 96 ans de prison dans l’affaire de l’« appareil secret » d’Ennahdha et cité dans plusieurs autres dossiers, dont ceux relatifs à l’assassinat de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.
Certes, comme le veut l’adage, on ne change pas une équipe qui gagne. Mais il est tout aussi vrai qu’aucune équipe ne peut continuer à gagner indéfiniment sans se renouveler. Ni Rached Ghannouchi ni son entourage dirigeant n’ont compris qu’après 2011, que les réalités avaient profondément changé et qu’il était temps de passer le relais à une nouvelle génération. La même erreur est commise par ceux qui croient pouvoir modifier les rapports de force internes en s’appuyant sur des acteurs étrangers.



