Le Liban-Sud, mémoire en péril
Les guerres ne tuent pas seulement des êtres humains; elles détruisent aussi la mémoire des peuples, effacent les traces du passé et mutilent les paysages qui donnent à une nation son identité. Au Liban-Sud, malgré les annonces répétées de cessez-le-feu, les bombardements se poursuivent, laissant derrière eux un territoire meurtri où les douleurs humaines se mêlent désormais à la destruction du patrimoine.
Le bilan est déjà accablant et ne fait que grossir : des milliers de blessés, plus d’un million de déplacés, des villages entiers réduits à l’état de ruines. Aux dernières nouvelles, l’Etat sioniste «continuera à agir contre le Hezbollah au Liban» (déclaration du ministre de la Défense). Pour nombre de familles, le retour dans les villages n’est plus une perspective proche mais une incertitude douloureuse. Dans les localités frontalières, les destructions sont telles que certains observateurs parlent d’une véritable politique de la terre brûlée (14 morts, une vingtaine de blessés, lundi). Cinquante-cinq villages sont désormais considérés comme faisant partie d’une «zone de défense avancée», formule militaire sioniste qui masque difficilement une réalité : celle d’un territoire vidé de ses habitants.
Mais au-delà de la catastrophe humaine, un autre drame se joue dans un silence relatif, il concerne le patrimoine historique et culturel du Liban, héritage précieux accumulé au fil des siècles.
L’exemple du château de Beaufort est particulièrement révélateur. Cette forteresse médiévale, perchée sur les hauteurs du Liban-Sud, domine depuis des siècles les vallées environnantes. Aujourd’hui, elle se retrouve au cœur du conflit. Voir un drapeau militaire sioniste flotter sur un tel site n’est pas une simple anecdote de guerre ; c’est le symbole d’un patrimoine devenu lui-même un enjeu stratégique.
Cependant, limiter la question patrimoniale à quelques monuments prestigieux serait une erreur, ce qui est menacé aujourd’hui, c’est un paysage culturel dans son ensemble : des villages traditionnels, des ruelles anciennes, des souks animés, des oliveraies centenaires, des champs de tabac, des mosquées, des églises et des maisons transmises de génération en génération.
La ville historique de Tyr (Sour) illustre parfaitement cet enjeu ; inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, elle demeure l’un des plus importants témoignages des grandes civilisations méditerranéennes. Son port, ses vestiges antiques, ses lieux de culte et ses quartiers anciens racontent une histoire qui appartient non seulement au Liban mais à l’humanité tout entière.
Le droit international reconnaît pourtant la nécessité de protéger les biens culturels en temps de guerre, les conventions existent, les textes sont nombreux, les principes sont clairs. Mais face à la logique implacable du gouvernement de l’Etat sioniste, ces engagements paraissent souvent bien fragiles.
Le Liban a déjà connu les ravages des conflits, il sait que la reconstruction des bâtiments est possible, même si elle exige du temps et des moyens considérables. La reconstruction de la mémoire, en revanche, est une autre affaire. Certains monuments peuvent être restaurés ; d’autres, une fois détruits, disparaissent à jamais.
C’est pourquoi la sauvegarde du patrimoine ne doit pas être considérée comme une préoccupation secondaire, réservée aux historiens ou aux archéologues, elle concerne l’avenir même des sociétés. Un peuple privé de ses racines est un peuple que l’on fragilise durablement. En protégeant le patrimoine du Liban-Sud, c’est un ensemble de monuments que l’on défend; c’est la dignité d’une culture et le droit d’un peuple de transmettre sa mémoire aux générations futures.



