Mes Humeurs : « Marina A » : quand l’art du corps devient une leçon d’humanité
La Presse — Avec «Marina A» (Gallimard), Éric Fottorino signe un roman singulier, à la croisée du récit intime, de l’essai artistique et de la méditation philosophique. L’écrivain choisit pour figure centrale Marina Abramovic, pionnière du body art et de la performance contemporaine, dont l’œuvre radicale interroge les limites du corps, de la douleur, de l’amour et de la relation à l’autre.
Mais plutôt qu’une biographie romancée de l’artiste serbe, l’auteur construit un récit de découverte progressive, presque initiatique, à travers le regard d’un homme a priori éloigné de cet univers. Le protagoniste, Paul Gachet, chirurgien-orthopédiste, se rend à Florence avec sa femme et sa fille à l’approche de Noël 2018. Son projet est simple : partager avec les siens les merveilles de la Renaissance, les Botticelli, les palais, les ruelles et les lumières de la ville toscane. Cette escapade familiale va prendre une direction inattendue. Une présence s’impose partout : celle de Marina Abramovic, dont une grande exposition investit le Palazzo Strozzi et semble déborder dans toute la cité : peu à peu, l’artiste envahit l’espace physique mais aussi l’espace mental du médecin.
Le choix de Paul Gachet comme narrateur indirect est particulièrement judicieux, habitué à réparer les corps, à soigner les blessures et à préserver l’intégrité physique de ses patients, il éprouve d’abord une forme de rejet devant les performances de Marina Abramovic. Les mutilations volontaires, l’exposition à la souffrance, les expériences extrêmes lui apparaissent comme autant de provocations incompréhensibles. Cette résistance initiale rejoint celle du lecteur peu familier de l’art contemporain et constitue l’un des ressorts les plus efficaces du roman.
Fottorino ne cherche jamais à imposer une admiration aveugle pour son sujet. Il accompagne au contraire le lent cheminement de son personnage, derrière ce qui pourrait passer pour une fascination de la douleur se révèle progressivement une quête d’absolu, une recherche de vérité dans la relation humaine. Les performances de Marina Abramović prennent alors un sens nouveau ; elles ne sont plus des gestes spectaculaires mais des tentatives de repousser les frontières entre soi et l’autre.
L’évocation de la relation entre Marina et son compagnon de création, Ulay, compte parmi les pages les plus fortes du livre. Ensemble, ils ont inventé des performances devenues mythiques, mettant à l’épreuve la confiance, l’amour et la fusion des êtres.
Fottorino rappelle ces expériences où les deux artistes attachent leurs chevelures l’une à l’autre, s’étreignent jusqu’à l’épuisement ou encore jouent avec le danger dans un équilibre précaire. Ces actes extrêmes deviennent sous sa plume les métaphores d’une relation humaine poussée jusqu’à ses limites. L’écriture de Fottorino se distingue par sa sobriété élégante, l’auteur évite le jargon esthétique et privilégie une langue limpide qui rend accessibles des œuvres parfois déroutantes.
Son regard demeure celui d’un romancier davantage intéressé par les questions humaines que par les théories de l’art. Cette approche confère au récit une dimension universelle : il ne s’agit pas seulement de comprendre Marina Abramovic, mais de réfléchir à ce qui nous relie aux autres. La seconde partie du roman apporte une profondeur supplémentaire.
Deux ans après son séjour florentin, Paul Gachet découvre une photographie ancienne de Marina et Ulay, réalisée à Bangkok en 1983 et intitulée L’Impossible rapprochement. On y voit deux êtres désireux de se toucher mais maintenus à distance par une force invisible. Cette image agit comme une révélation. Au même moment, la pandémie de Covid-19 éclate et impose au monde entier la séparation, la distanciation et la méfiance des corps.
Soudain, les performances de Marina Abramovic apparaissent sous un jour prophétique. Ce que Paul Gachet considérait naguère comme des provocations lui semble désormais constituer une alerte adressée à l’humanité. L’œuvre de l’artiste parle de fragilité, d’interdépendance et de responsabilité collective ; elle rappelle que la proximité est précieuse parce qu’elle est vulnérable.



