Mes Humeurs Abdullah Ibrahim : « C’est le jazz qui m’a choisi »
La Presse —Sa musique est née dans le silence des âmes blessées, elle a traversé les frontières, les décennies et les épreuves. Ainsi fut l’œuvre d’Abdullah Ibrahim, décédé dimanche dernier à l’âge de 91 ans et dont la disparition laisse dans le cœur du monde et principalement chez les amateurs de jazz un vide énorme.
Il y avait dans son piano quelque chose d’un fleuve africain, un courant calme en apparence, mais chargé de la force secrète des terres qu’il traverse, chaque note semblait surgir d’une mémoire ancienne. Lorsqu’il jouait, l’Afrique du Sud tout entière semblait respirer à travers ses doigts : les rues du Cap où il est né, baignées de soleil, les souffrances de l’apartheid et les quartiers populaires où se mêlaient les chants du gospel et les rythmes du jive (un métissage entre les traditions musicales africaines locales et les influences du jazz américain, du swing et du ragtime).
Abdullah Ibrahim appartenait à cette rare famille d’artistes qui transforment leur art en destin ; son piano n’était pas un instrument de divertissement, il était une parole, un acte ; une parole douce mais inébranlable, capable de dire ce que les discours peinent à exprimer. Dans un siècle marqué par les violences, les exils et les humiliations, il a choisi le langage des harmonies pour défendre la liberté.
On raconte que Nelson Mandela le surnommait « le Mozart sud-africain », l’expression était belle, mais elle ne disait pas tout, Abdullah Ibrahim n’était pas seulement un génie musical ; il était la conscience sonore d’une nation et un jazzman hors pair. A travers ses compositions, il a offert aux opprimés un miroir où reconnaître leur douleur et leur courage. Sa musique portait les blessures de son peuple sans jamais céder à la haine, elle transformait la souffrance en beauté, la colère en méditation, l’épreuve en espérance.
Comment évoquer Mannenberg sans entendre battre le cœur de l’Afrique du Sud ? Ce morceau devenu légendaire dépasse le cadre du jazz ; il est une marche silencieuse, un chant de résistance, une promesse de lendemain. Cette musique n’a jamais appelé à la vengeance, elle a appelé à la dignité.
L’exil aurait pu le briser, il l’a transformé en voyageur de l’universel ; loin de sa terre natale, Abdullah Ibrahim a porté partout avec lui les paysages de son enfance. Dans les clubs de New York, les salles européennes ou les festivals du monde entier, il faisait entendre une Afrique du Sud plus vaste que ses frontières, une Afrique de mémoire, de métissage et de lumière. Ses rencontres avec Duke Ellington, John Coltrane et tant d’autres grands noms du jazz ne l’ont jamais détourné de sa propre voie. Au contraire, elles ont enrichi un langage déjà singulier, où les traditions africaines dialoguaient avec les grandes formes du jazz et de la musique classique.
Son art reposait sur un paradoxe magnifique : il disait beaucoup avec peu, là où d’autres recherchaient l’éclat de la virtuosité, lui privilégiait l’essentiel. Une phrase musicale, quelques accords suspendus, un silence délicatement posé entre deux notes suffisaient à ouvrir un monde, son piano parlait à voix basse, mais il touchait au plus profond ; il disait « je n’ai pas choisi le jazz, c’est le jazz qui m’a choisi».
L’Afrique du Sud retrouvait la liberté, Nelson Mandela accédait à la présidence, et la musique d’Abdullah Ibrahim accompagnait ce moment historique. Comme si les notes semées durant les années d’exil revenaient enfin fleurir sur la terre qui les avait vues naître.
Aujourd’hui, l’homme s’est tu. Pourtant, son piano continue de résonner, il demeure dans le souffle du vent, dans la mémoire des luttes pour la justice, dans le cœur de ceux qui cherchent encore la beauté au milieu des ténèbres.
Et tandis que le temps poursuit sa course, ses mélodies continuent de nous rappeler qu’aucune oppression n’est éternelle, qu’aucun exil n’efface les racines, et que la musique, lorsqu’elle est portée par la vérité d’une âme, peut devenir l’un des plus beaux visages de la liberté.



