Reportage – Chine – Jiangsu – Développement territorial : Ces villages qui bâtissent de super puissances
Il existe, au cœur de la province chinoise du Jiangsu, sise dans l’est du pays de Mao Zedong, un musée qui raconte davantage qu’une histoire économique. Il raconte, par- delà, une civilisation du travail.
La Presse — À première vue, le « Musée des entreprises des villages et des bourgs » pourrait sembler n’être qu’un espace consacré aux archives industrielles chinoises : photographies jaunies, machines rudimentaires, carnets comptables manuscrits, témoignages d’ouvriers devenus entrepreneurs.
Mais dès les premiers pas, le visiteur comprend qu’il ne visite pas un simple musée. Il entre dans la mémoire vivante de la plus grande transformation rurale du XXe siècle. Dans cette province aujourd’hui parmi les plus prospères de Chine, l’exposition retrace une aventure presque inimaginable : celle de villages pauvres, longtemps agricoles et marginalisés, qui ont réussi, en l’espace de quelques décennies, à devenir des pôles industriels capables de rivaliser avec les grandes économies mondiales.
Et au milieu de cette fresque chinoise, une question surgit inévitablement pour un regard tunisien : et si l’avenir des régions tunisiennes se trouvait, lui aussi, dans une révolution locale du travail et de la production ?
Quand la Chine décide de faire confiance à ses villages…
À la fin des années 1970, la Chine de Deng Xiaoping était encore loin de la puissance industrielle que le monde connaît aujourd’hui. Les campagnes vivaient dans la pauvreté, l’écart avec les villes était immense, et l’économie rurale reposait essentiellement sur une agriculture de subsistance. Mais Pékin fait alors un choix stratégique décisif : ne pas considérer les villages comme un fardeau social, mais comme une force productive en sommeil.
Ainsi naissent les fameuses « entreprises des villages et des bourgs », structures locales gérées par les collectivités, les coopératives ou des partenariats communautaires. Très vite, des milliers de petites unités de production voient le jour : textile, agroalimentaire, mécanique, électronique, transformation industrielle. Ce qui frappe dans le musée du Jiangsu, ce n’est pas seulement la vitesse de cette mutation.
C’est son esprit. Les premières machines exposées paraissent aujourd’hui dérisoires face aux technologies chinoises actuelles. Pourtant, ce sont elles qui ont changé le destin de millions de personnes. Derrière chaque outil, chaque photographie, on devine une idée simple mais révolutionnaire : le développement ne devait plus descendre uniquement des grandes villes vers les campagnes ; il devait naître du territoire lui-même.
Le vrai secret chinois
L’Occident a souvent expliqué le miracle chinois par les exportations, les bas salaires ou la discipline industrielle. Le musée raconte une autre vérité, plus profonde.
La réussite chinoise s’est aussi construite parce que l’économie locale fut pensée comme un projet collectif. Les entreprises rurales n’étaient pas uniquement destinées à produire des profits. Elles servaient à financer des écoles, construire des routes, améliorer les infrastructures et maintenir les populations dans leurs régions d’origine. Le paysan devenait ouvrier. Le village devenait investisseur. La municipalité devenait acteur économique. Et surtout, la richesse produite restait, en partie, dans les territoires.
C’est probablement là que réside le cœur du modèle chinois: avoir compris très tôt que la stabilité sociale passe par une prospérité territoriale partagée.
La Tunisie face à son rendez-vous historique
Pour un Tunisien, cette visite provoque presque un vertige. Car la Tunisie possède, elle aussi, ses régions oubliées, ses ressources inexploitées, sa jeunesse empêchée, ses territoires riches mais économiquement marginalisés.
De Kasserine à Gafsa, du Kef à Jendouba, de Kairouan à Sidi Bouzid, les mêmes questions reviennent depuis des décennies : comment créer une richesse durable hors du littoral ?
Comment empêcher l’exode des jeunes ? Comment transformer les ressources locales en valeur ajoutée ?
Le musée du Jiangsu ne donne évidemment pas une recette magique. D’autant que la Chine et la Tunisie n’ont ni la même taille, ni le même système politique, ni les mêmes moyens. Mais la leçon essentielle dépasse les différences de contexte. Elle tient en une idée presque longtemps oubliée dans le débat tunisien : le développement commence par les territoires.
Réhabiliter la commune productive
En Chine, les municipalités ne sont pas de simples administrations locales. Elles sont plutôt devenues des structures d’investissement, d’organisation et d’accompagnement économique.
En Tunisie, au contraire, les collectivités locales demeurent souvent privées de moyens réels, dépendantes du centre et enfermées dans une logique bureaucratique. Et pourtant, le potentiel existe. De ce point de vue, la région du Nord-ouest pourrait devenir un pôle d’agroalimentaire biologique et d’agriculture moderne combinant production agricole, élevage et intelligence artificielle.
Gafsa peut développer une véritable industrie de transformation du phosphate. Kasserine, elle, peut valoriser ses filières forestières et aromatiques. De Kairouan à Tataouine, on peut bâtir un laboratoire énergétique solaire.
La Tunisie souffre moins d’un manque de ressources que d’un déficit de vision territoriale.
D’où la nécessité de redonner un sens au collectif économique. La deuxième leçon chinoise touche à une notion devenue presque taboue dans plusieurs pays arabes : l’économie collective.
La Chine a démontré qu’une organisation communautaire bien gérée pouvait produire efficacité, compétitivité et prospérité. La Tunisie possède elle aussi une mémoire coopérative importante, même si elle fut longtemps abîmée par les dérives administratives et les conflits politiques. Mais à l’heure où le pays cherche de nouveaux modèles économiques, la relance de coopératives modernes, transparentes et connectées aux marchés internationaux pourrait redevenir une piste crédible. À condition d’y associer compétence, gouvernance et innovation technologique.
Ce qui rend, in fine, ce musée profondément fascinant, c’est qu’il ne célèbre pas seulement les chiffres de la croissance. Il célèbre la mémoire du travail. La Chine a compris qu’un peuple qui oublie comment il s’est développé finit par perdre confiance en sa capacité à construire l’avenir. La Tunisie aurait, elle aussi, besoin de raconter son histoire et de documenter sa métamorphose.



