Tribune : Hommage à l’Armée nationale et gloire à ses valeureux soldats à l’occasion du 70e anniversaire de sa création le 24 juin 1956 (suite et fin)
Une fois la guerre d’Algérie terminée, en juillet 1962, et la base de Bizerte évacuée, le 15 octobre 1963, le commandement s’occupa des problèmes d’organisation, de logistique, d’instruction, de formation et de manœuvres de l’armée. Nos rapports avec la plupart des pays du monde occidental ayant repris leur cours normal, et grâce aux rapports exceptionnels et à la considération qu’avaient les responsables politiques occidentaux pour le président Bourguiba, la Tunisie bénéficia de tout le concours, de toute l’assistance et de toute la diligence du monde occidental : toutes les Écoles militaires et techniques, de tous les niveaux, nous étaient ouvertes, et l’équipement et l’armement dont nous avions besoin nous étaient fournis.
Dix ans après l’indépendance, il était temps de penser à créer notre propre Académie militaire pour la formation de nos officiers. Cette institution de formation supérieure était indispensable, parce qu’elle permet au commandement d’avoir son autonomie dans la formation des cadres officiers, éléments de base dans l’encadrement de toute armée. D’ailleurs, elle fut inaugurée en décembre 1967 par le président Bourguiba. Très cotée et bien renommée, elle a fourni à nos Armées, aux Forces de sécurité intérieure et à la Douane près d’une soixantaine de promotions, ainsi que de nombreux officiers africains appartenant à certains pays amis.
L’instruction et la formation ayant repris alors leurs titres de noblesse, et dans le but de tester nos capacités d’organisation, de commandement et d’exécution, plusieurs manœuvres, à l’échelle nationale, furent organisées au cours des années soixante-dix du siècle dernier : scorpion 1 et Scorpion 2, dans la région du nord-ouest et du centre ; Souveraineté, au sud-est et au centre; et la quatrième, au début des années quatre-vingt et au milieu des années quatre-vingt-dix, à Ben Ghilouf, dans la région d’El Hamma de Gabès.
En 1973, j’ai été admis, à la suite d’un concours organisé à cet effet, à suivre les cours de la 87e promotion de l’École supérieure de guerre de Paris (1973-1975), le summum de la formation militaire. À mon retour, n’ayant pas servi au sud tunisien, j’ai demandé à commander les Unités sahariennes, dont le secteur couvre près du tiers de la superficie du pays. Il faut rappeler qu’à ce moment-là, nos relations avec notre voisin du sud-est étaient tumultueuses, surtout après l’union avortée signée à Djerba en 1974.
Croyant que les postes militaires sahariens couvraient toute la zone saharienne, je constatai, dès ma prise de commandement, qu’il existait une importante brèche, de plus de cent cinquante kilomètres, non couverte par l’armée, entre Ben Guerdane et Dhehiba — une zone assez peuplée, très carrossable et ne présentant aucun obstacle gênant, puisqu’elle permettait à tout genre de véhicules d’y circuler, dans les deux sens, sans aucune difficulté. Cette région, dense en population, refuge et point d’attache, semble-t-il, à cette période, des contrebandiers, fut pour moi très préoccupante, car elle n’était couverte que par quelques postes de la Garde nationale, aux moyens très limités. C’est pourquoi, après l’affaire de Gafsa du 27 janvier 1980, j’y ai implanté cinq nouveaux postes frontaliers — à Sidi Touai, El Gorrifa, Bir Ali, Mechhad Salah et Ksar el Morra — et, ainsi, toute la zone saharienne était bel et bien sous le contrôle effectif des Unités sahariennes.
La zone territoriale couverte par les Unités sahariennes comptait deux frontières à contrôler et à surveiller: l’une, au sud-est, de quatre cents kilomètres; l’autre, au sud-ouest, de près de six cents kilomètres. Pour les contrôler, nos patrouilles utilisaient différents moyens de transport, selon les circonstances et les missions : hélicoptères, véhicules tout-terrain, Land Rover ou 4×4 Renault. Mais j’appréciais tout particulièrement les patrouilles à méhari, car le méhari, le passe-partout du Sahara, a une allure assez lente qui permet au méhariste, tout en restant sur sa monture, d’observer à 360 degrés à la ronde et d’avoir une excellente vue d’ensemble sur toute la zone qu’il est en train de traverser. C’est ainsi que nous avons découvert, en 1978, dans le secteur saharien, côté libyen — à 70 kilomètres au sud de Remada et à près de 3 kilomètres à l’intérieur de nos frontières — une importante quantité d’armes collectives et individuelles, pouvant équiper une centaine de personnes, ainsi que plusieurs caisses de munitions. Celles-ci avaient été déposées là, à charge pour d’autres personnes de les récupérer en vue de les acheminer en d’autres lieux pour l’accomplissement de missions assez saugrenues en territoire tunisien. Leur dépôt était assez récent, parce que nous avons trouvé, sur place, des déchets de pastèques encore frais ; et tout cela n’était pas loin du poste du pays voisin, qui était très proche de notre poste de Bir Zaar.
J’avais hérité de mon prédécesseur une consigne datant de plusieurs décennies, stipulant que le poste libyen, voisin tout proche de notre poste de Bir Zaar (moins de cent cinquante mètres les séparent), avait la permission de faire cuire son pain à notre poste, puisque celui-ci disposait d’un four traditionnel. Le poste libyen fournissait au nôtre, chaque matin, une quantité de farine qu’il reprenait, quelques heures plus tard, en pains cuits. Cette mesure a été appliquée et n’a jamais été suspendue, même lorsque les relations entre nos deux pays n’étaient pas, pour quelque raison que ce fût, au beau fixe. La seule différence, dans ce cas, était que le pain continuait d’être cuit, à charge pour nos voisins libyens de le récupérer sur la frontière, sans contact humain, comme c’était le cas, aussi, pour la farine déposée chaque matin par nos voisins.
Chaque fois que je me rendais en visite à Tataouine ou à Dhehiba, j’étais en admiration devant toute cette zone qui, bien qu’ayant un climat très dur en été, offrait — et offre toujours — à notre pays de très grandes superficies de terres vierges, se comptant par milliers d’hectares. Et, à chaque fois, mille et une idées me venaient à l’esprit, et je me posais la question suivante : notre pays dispose de milliers d’ingénieurs, de techniciens et de grands propriétaires terriens; comment nos ingénieurs, nos techniciens et même nos responsables régionaux n’ont-ils pas eu l’idée d’exploiter cette immense plaine, de près de cent kilomètres de long et de vingt à cinquante kilomètres de large selon les endroits ? On me dira que les étés y sont durs, difficiles et pénibles, et que les exploitations agricoles ne peuvent supporter pareille chaleur. Je répondrai que, dans un pays que je ne veux pas nommer, on a réussi à exploiter les mêmes terres, et que celles-ci leur donnent toutes les satisfactions. Faut-il réveiller Hannibal, ou l’un des consuls romains, pour nous démontrer comment étaient exploitées les latifundia romaines qui fournissaient à l’empire romain tous ses besoins en produits agricoles ? Entre Tataouine et Dhehiba, des milliers, des dizaines de milliers d’hectares de terres vierges peuvent être exploités — au moins dix mois sur douze pour les céréales, et toute l’année pour les arbres fruitiers, puisque la nappe saharienne peut être utilisée, comme le font nos voisins. Pourquoi ne pas créer, au sein des unités sahariennes une unité de développement, comme on l’a fait, par le passé, pour réaliser l’œuvre du siècle, la route Kébili-Tozeur, traversant le Chott el Jérid, et la charger de procéder à tout genre d’essai agricole, en lui donnant les moyens de développer cette région si particulière ? Nous devons avoir le courage de tenter quelques essais : on ne peut réussir si on n’en fait pas.
Cependant, notre Armée, contrairement aux traditions des pays modernes, n’a pas eu l’occasion de défiler souvent devant le peuple, de manière régulière, alors que cet exercice est très recommandé : le défilé est une démonstration de force, de discipline, de sérénité, de puissance, d’assurance et, surtout, de fierté. C’est aussi un moment de grande communion entre le peuple et son armée, et cela nous manque beaucoup. Le dernier défilé a été organisé il y a près de trente-cinq ans, en 1989.
Notre Armée nationale a contribué au développement économique dans les zones difficiles — construction de routes, dont le projet du siècle, la route Kébili-Tozeur, longue de 100 kilomètres, qui nous a coûté des morts et des blessés à la suite d’accidents du travail; l’adduction d’eau potable pour l’île de Kerkennah ; l’édification des villages de Bordj Bourguiba et de Bordj El Khadra ; l’oasis de Rjim Maatoug, etc. — et elle a systématiquement secouru les populations à la suite des catastrophes naturelles, sans oublier les missions de renforcement, en cas de besoin, des forces de sécurité intérieure lors d’opérations de maintien de l’ordre.
D’essence républicaine, loyale envers la cause du peuple, qui est la source de toute légitimité, notre armée s’est rangée, dès le début de «la Révolution de la liberté et de la dignité», du côté du peuple dressé contre le totalitarisme, l’arbitraire et la mauvaise gouvernance. En cela, elle aura été fidèle aux traditions et aux grandes valeurs morales républicaines que nous avons léguées à nos cadets, les officiers issus de notre prestigieuse Académie militaire créée en 1967, et qui les ont assimilées, appliquées et transmises aux promotions successives.
Ce 70e anniversaire est une excellente occasion de rendre grâce et hommage au président Bourguiba, qui a fait le bon choix en décidant de ne former ses officiers que dans les grandes Écoles militaires du monde occidental. Ce faisant, il a fait preuve d’une grande vision, car c’est en fréquentant ces prestigieuses Écoles que nous avons eu l’occasion de rencontrer des officiers venus des quatre coins du monde, riches d’expériences enrichissantes; et c’est là, aussi, que nous avons été imprégnés de cet esprit républicain, de la primauté du politique sur le militaire et de tant d’autres règles et valeurs qui font la grandeur des armées.
Cependant, depuis la création de l’Armée nationale, les deux Constitutions du pays ont souligné l’obligation, pour les citoyens, d’accomplir essentiellement deux devoirs: le service national et le paiement des impôts. Malheureusement, notre élite, depuis l’indépendance, semblait absolument indifférente à l’accomplissement du service militaire. Maintenant que la révolution a accordé beaucoup d’autorité et de pouvoir aux députés, les représentants du peuple, ceux-ci, n’ayant pas, pour la plupart, accompli leur service national, se trouvent désarmés par le manque, dans leurs rangs, de spécialistes dans les domaines de la sécurité et de la défense. Et pourtant, comment discuter de toutes les questions complexes de défense et de sécurité du pays ? Comment légiférer sur autant de textes que de besoin, relatifs, entre autres, aux règles de comportement et d’engagement des unités et des personnels militaires, à la protection des personnels militaires en opérations de guerre, à la protection des personnels militaires lors du renforcement des forces de sécurité intérieure pour le maintien de l’ordre, à la protection sociale des militaires, à l’utilisation des forces militaires hors de nos frontières, au rôle de la Marine nationale en Méditerranée, à la coopération militaire internationale, à l’emploi des forces armées sur le territoire national, au service national universel… ?
Aussi je demande à l’élite de mon pays — qui a, faut-il le rappeler, rendu, durant plusieurs décennies, et grâce à son abnégation, à son sérieux et à son travail, d’éminents services à la patrie, services qui lui ont permis de se hisser au niveau des pays en développement — de méditer sur ce fait devenu historique, qui mérite d’être toujours cité en exemple et souvent rappelé à la jeunesse tunisienne : en 1958, plus de dix mille jeunes Tunisiens de la classe 1958/1 ont été appelés pour effectuer leur année de service militaire. Compte tenu de la situation très délicate qui prévalait sur la frontière ouest, du fait de la guerre d’indépendance de l’Algérie, ils ont été maintenus durant deux années supplémentaires et ont continué à percevoir la solde de soldat appelé — presque rien, en fait. Parmi ces milliers de jeunes, aucune protestation, aucune manifestation, aucune désertion, aucune absence illégale ne fut signalée. Quel patriotisme, quel nationalisme, quelle grandeur d’âme et quelle belle leçon d’amour pour la patrie ont donnés ces très jeunes gens… ces immortels ! Voilà pourquoi nous étions très fiers d’eux ; voilà pourquoi nous avons pour eux autant de considération, d’estime et de respect; et voilà pourquoi nous ne pourrons jamais les oublier.
La convergence de la légitimité républicaine et de la légitimité populaire, durant ces jours glorieux, entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011, s’est illustrée dans la rue à travers la fraternisation entre les forces armées et la population, sur toute l’étendue du territoire, y compris aux moments les plus sombres. Le peuple tunisien a reconnu les siens : il a apprécié et applaudi cette force protectrice, tranquille, sereine et déterminée.
Nous, les anciens, sommes éminemment fiers de notre armée et de son comportement très digne. Nous l’encourageons à persévérer dans cette voie, celle de la défense de notre pays en toute circonstance. Plus particulièrement, notre engagement à ses côtés est total dans la guerre qu’elle a menée, sans relâche, ces dernières décennies, contre les terroristes, avec les martyrs qu’elle y a laissés et les succès qu’elle y a remportés, toujours sans tambour ni trompette. Connaissant la valeur de nos hommes, nous sommes sûrs de la victoire, et nous leur demandons de poursuivre leur traque, leur recherche, leur œuvre et leur combat à leur rythme, notre souhait le plus cher étant qu’ils le fassent avec le minimum de pertes et de martyrs. Qu’ils trouvent ici l’expression de notre solidarité, de notre estime, de notre amitié et de notre fierté.
Et que notre vaillante Armée nationale demeure, aujourd’hui, demain et toujours, dévouée à la Patrie et fidèle au régime républicain.
Au terme de cet hommage, le soldat que je suis tient à faire part de toute sa gratitude, de sa considération et de sa déférence envers cette Grande Muette qui, cependant, voit et entend.
Et que vive la Tunisie éternelle, l’héritière de Carthage et de Kairouan.
B.B.
* Ancien chef du secteur frontalier de Sakiet Sidi Youssef (1958-1961); ancien Casque bleu de l’ONU au Congo et au Katanga (1961-1963); ancien Commandant des Unités sahariennes (1976-1980) ; ancien attaché militaire près notre ambassade à Rabat (1980-1983) ; ancien sous-chef d’état-major de l’Armée de terre (1983-1986) ; ancien P.-D.G. (1988-1991) ; ancien gouverneur de Sidi Bouzid puis du Kef (1991-1993).



