Le nombre de plages interdites à la baignade en Tunisie augmente d’année en année, sans qu’une solution durable ne soit apportée. Cette tendance persistante commence à peser sur l’attractivité touristique du pays, alors que le balnéaire reste le pilier central de sa stratégie de développement.
La Presse — La progression des plages interdites à la baignade en Tunisie n’est plus un phénomène marginal.Elle s’installe désormais comme une tendance structurelle qui interroge directement la soutenabilité du modèle touristique national. Dans un pays où le balnéaire constitue le cœur de l’offre et le principal argument de compétitivité, cette évolution mérite une lecture économique lucide, loin de toute banalisation.
Une perte potentielle d’attractivité
Le tourisme tunisien repose en grande partie sur un produit simple mais déterminant : la plage. Soleil, mer et accessibilité ont longtemps constitué l’avantage comparatif du pays face à d’autres destinations méditerranéennes.
Or, la multiplication des zones interdites ou déconseillées à la baignade fragilise cet atout central. Chaque plage fermée, pour des raisons de pollution, de sécurité ou de dégradation environnementale, représente une perte potentielle d’attractivité, mais aussi un signal négatif envoyé aux marchés internationaux.
Face à une concurrence régionale intense, où les destinations méditerranéennes investissent massivement dans la qualité de leur littoral, la dégradation perçue de certaines plages tunisiennes devient un facteur de désavantage compétitif. Le tourisme est un secteur d’image, et cette image se construit autant sur les campagnes promotionnelles que sur les expériences réelles des visiteurs.
Une plage interdite ou dégradée a un impact immédiat, souvent plus fort que toute stratégie de communication institutionnelle.
Au-delà du tourisme international, l’enjeu est également interne. Le tourisme domestique, de plus en plus présenté comme un relais de croissance, repose sur l’accès gratuit et équitable aux espaces publics, en particulier les plages. Or, lorsque ces espaces deviennent interdits à la baignade, une partie importante de la population se trouve mécaniquement exclue de l’offre balnéaire.
Cette situation accentue une forme de segmentation sociale de l’accès au littoral. D’un côté, des plages hôtelières entretenues, sécurisées et accessibles via des services payants.
De l’autre, des plages publiques parfois dégradées, voire fermées. Pour de nombreux citoyens, notamment les classes moyennes et modestes, l’accès aux plages des hôtels reste financièrement inaccessible.
L’écart entre l’offre privée et l’offre publique se creuse, transformant progressivement le littoral en espace dual.
La compétitivité du secteur touristique en jeu
Des zones emblématiques comme La Marsa ou Gammarth, dans la banlieue nord de Tunis, illustrent cette tension. Historiquement associées à la baignade populaire et à la détente familiale, elles font aujourd’hui face à des enjeux croissants de pollution, de saturation et d’entretien.
Cette dégradation progressive affecte non seulement l’expérience des usagers, mais aussi la valeur économique globale de ces zones, qui dépendent largement de leur attractivité naturelle.
Sur le plan macroéconomique, la question des plages interdites dépasse la seule gestion environnementale. Elle touche directement la compétitivité du secteur touristique, la durée moyenne des séjours, le niveau de dépense des visiteurs et la capacité du pays à attirer de nouveaux segments de clientèle. Un littoral dégradé entraîne mécaniquement une pression sur les recettes touristiques et sur l’emploi dans les zones côtières.
Ce phénomène révèle également des limites dans la gouvernance environnementale et la gestion des infrastructures de base. Le traitement des eaux usées, le contrôle des rejets industriels et urbains, ainsi que l’entretien des plages publiques constituent des maillons essentiels d’une chaîne de valeur touristique durable.
Leur défaillance produit des externalités négatives qui se répercutent sur l’ensemble du secteur. Dans ce contexte, la multiplication des interdictions de baignade ne peut être traitée comme une simple mesure technique ou sanitaire. Elle doit être intégrée à une réflexion économique globale sur la préservation du capital touristique national. Le littoral tunisien n’est pas seulement un espace naturel : c’est un actif économique stratégique.
Et la pêche s’il vous plaît !
Sans une politique cohérente de protection, d’investissement et de régulation, le risque est réel de voir s’éroder progressivement l’un des principaux avantages comparatifs de la Tunisie. Le tourisme balnéaire, pilier historique de l’économie nationale, ne peut survivre à long terme sur la base d’un littoral dégradé et d’un accès de plus en plus restreint.
La question n’est donc pas seulement environnementale. Elle est fondamentalement économique : comment préserver un produit touristique essentiel lorsque sa matière première, la plage, devient de moins en moins accessible et de plus en plus fragilisée ? Avant d’oublier, une question essentielle doit également se poser par la même occasion, au-delà de l’interdiction de la baignade, des mesures claires et systématiques sont-elles également mises en place concernant la pêche sur ces mêmes plages ?
Autrement dit, lorsque certaines zones côtières sont déclarées impropres à la baignade en raison de la pollution ou de risques sanitaires, qu’en est-il des activités de pêche qui s’y exercent parfois encore ? Les produits issus de ces zones sont-ils soumis à un contrôle rigoureux garantissant leur consommation sans risque pour la santé publique, ou existe-t-il un vide réglementaire ou opérationnel sur ce plan ? Cette interrogation met en lumière un enjeu de santé publique qui dépasse la seule question touristique et interpelle directement les dispositifs de surveillance et de contrôle du littoral.



