Sécuriser le baccalauréat sans bloquer le pays
Un grand ouf de soulagement accompagne cette semaine la fin des épreuves du baccalauréat. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce ne sont ni les candidats ni leurs parents qui sont les seuls à respirer enfin. Ce sont surtout des milliers de professionnels, de jeunes entrepreneurs et d’entreprises qui retrouvent un accès normal à Internet après plusieurs semaines de perturbations.
Comme chaque année, les autorités recourent au brouillage pour endiguer la fraude aux examens. Cette année, dans le sillage de fuites présumées lors des premières journées et d’un nombre inhabituel de tricheurs interpellés, le dispositif a été durci, un tour de vis supplémentaire, presque un verrouillage total. La démarche se comprend, car il était du devoir de l’État de préserver l’intégrité du baccalauréat tunisien.
Mais à vouloir frapper large, on finit par pénaliser tout le monde. Les effets collatéraux sont loin d’être anodins. Les perturbations ont largement dépassé le périmètre des centres d’examen, affectant les applications de messagerie telles que WhatsApp et Messenger, les appels via Internet, les plateformes de travail collaboratif ainsi que le transfert de fichiers.
Les premiers à en faire les frais sont les entrepreneurs du numérique et les travailleurs en ligne. En début de la saison estivale, période où l’activité est particulièrement soutenue pour nombre d’entre eux, ces interruptions se sont traduites par des réunions annulées, des contrats retardés, des clients perdus et une baisse de productivité. Les banques, les établissements financiers et de nombreuses entreprises dont l’activité repose sur une connectivité permanente ont, eux aussi, subi les conséquences de ces perturbations.
Le paradoxe est saisissant. Alors que la Tunisie affiche son ambition de développer son économie numérique, d’attirer les investissements dans les nouvelles technologies et de soutenir l’entrepreneuriat innovant, elle accepte, dans ce cas de figure, de fragiliser tout un écosystème au nom de la lutte contre la triche. Le coût économique de ces coupures n’est d’ailleurs jamais réellement évalué, alors qu’il est bien réel.
Certes, la fraude au baccalauréat doit être combattue avec fermeté, et personne ne peut dire le contraire. Mais cette lutte ne peut continuer à pénaliser des milliers d’usagers qui n’ont aucun lien avec les examens. La crédibilité du bac a été préservée, mais à quel prix ? Plusieurs options existent au brouillage généralisé, qui reste très perturbateur pour l’économie numérique. Les solutions privilégiées ailleurs reposent sur des dispositifs ciblés autour des centres d’examen, une meilleure sécurisation des sujets et un contrôle renforcé des accès et des appareils. L’objectif est de lutter contre la fraude sans interrompre le fonctionnement global d’Internet et des services essentiels.
La fin du baccalauréat marque donc le retour à la normale pour une grande partie de l’économie numérique. Mais la question reste ouverte et doit être posée dès maintenant. Les pouvoirs publics devront trouver un équilibre entre la nécessité de préserver la crédibilité des examens et celle, tout aussi essentielle, d’assurer la continuité des services numériques et de l’activité économique.
Dans une économie de plus en plus connectée en Tunisie, il n’est plus permis de traiter Internet comme une simple variable que l’on coupe ou rétablit selon les besoins, même lorsqu’ils sont légitimes.



