Tribune – 5 juillet 1962–5 juillet 2026 : Hommage au peuple algérien frère à l’occasion du 64e anniversaire de son indépendance
La lutte pour l’indépendance des trois pays du Maghreb a débuté, à deux ou trois ans près, à la même époque : si la Tunisie a ouvert le bal en 1952, le Maroc l’a rejointe en 1953 et l’Algérie ferma la marche en 1954.
J’ai personnellement connu l’ALN (l’Armée de libération nationale) puisque ma première affectation, à mon retour de Saint-Cyr, fut Sakiet Sidi Youssef, à la frontière tuniso-algérienne. Ce fut au mois d’avril 1958, deux mois après le bombardement de ce village par l’aviation française, en représailles au soutien que fournissait la Tunisie à la rébellion algérienne.
Un bataillon de l’ALN commandé par le Commandant Hamma Loulou, avait ses campements dans la région d’Oued Zana, en Tunisie, à près de 15 km au Nord de Sakiet. Mon secteur de responsabilité couvrait près de 75 km de frontière et mon poste de commandement, situé à Sakiet, me permettait de contrôler mes quatre postes, dont deux au Nord de Sakiet (Aïn Oum Jra et Oued Zitoun) et deux autres au Sud (Aïn Karma et Oued el Malah).
Un poste français, celui d’El Gouared (ancien poste des gardes forestiers), de la valeur d’une compagnie, se trouvait à près de 300 mètres, à vol d’oiseau, de Sakiet. Mon P.C., installé à la lisière nord-ouest du village, occupait les hauteurs qui me permettaient de dominer, par l’observation et par le feu, tout le secteur côté algérien, dont le poste français. Les travaux d’organisation du terrain qui avaient été effectués nous facilitaient l’usage des casemates reliées par des tranchées, ainsi que le déplacement en toute sécurité.
Au lendemain de mon arrivée à Sakiet, vers 22 heures, alors que je m’apprêtais à dormir, je fus surpris par un tir nourri de mitrailleuses en direction du poste français, précédé d’obus de mortier dont certains tombaient sur ce même poste. J’ai compris que c’étaient les combattants de l’ALN qui, outrepassant les consignes du gouvernement tunisien de ne pas attaquer les postes français tout proches de la frontière — pour éviter toute polémique avec les autorités françaises —, l’avaient quand même fait.
C’était aussi la première fois que le mortier de 81 mm était employé par l’ALN. Le poste français était appuyé par une batterie d’artillerie installée sur la route de Souk Ahras, à près de 10-12 km, à Bordj Meraou. La riposte du poste français ne s’est pas fait attendre, non plus que l’appui de l’artillerie. Étant pratiquement en plein dans la zone de combat, nous recevions, de temps à autre, des rafales de mitrailleuses et des obus d’artillerie, d’un côté comme de l’autre — ce qu’on appelle les balles ou obus perdus.
C’est ainsi que j’ai fait, assez rapidement, mon baptême du feu. Cette attaque dura près de deux heures. Comme nous occupions une position stratégique et dominante, nous avons assisté à toute l’opération. Nous étions assez bien protégés par nos casemates, malgré les balles perdues et les tirs de l’artillerie française. Ces tirs ont été effectués, à un certain moment, sur le poste français lui-même, à sa demande, avec des obus fusants, au moment où les combattants de l’ALN allaient donner l’assaut au poste. Ce soir-là, nous fûmes les témoins privilégiés de l’admirable courage et de l’impressionnant esprit de sacrifice démontrés par les combattants algériens.
Le gros des troupes de l’ALN, en Tunisie, était implanté dans la région montagneuse et la plus couverte de forêts du pays, donc la plus sûre, allant de Tabarka jusqu’au Sud du Chaambi, avec des P.C. à El Mankoura, au Djebel Dinar, à Ghardimaôu, et un centre de santé avec un hôpital de campagne au site archéologique de Chemtou. Quant au gouvernorat du Kef, l’implantation des unités de l’ALN se trouvait au Djebel Soudane et Aïn Zana, à Garn Halfaya, au Djebel Sidi Ahmed et à Aïn Anègue.
Deux bases logistiques se trouvaient au Kef et à Tejerouine. Le bataillon du Djebel Soudane et Aïn Zana fut déplacé en 1959, pour des raisons particulières, au Djebel Chaambi (gouvernorat de Kasserine), où les combattants de l’ALN, pour se protéger, en hiver, du froid de cette haute montagne, creusèrent des dizaines de grottes que les forces armées tunisiennes contrôlent encore, de temps à autre, ces mêmes grottes ayant plus tard servi de caches à des terroristes. L’implantation de l’ALN en Tunisie durera jusqu’à la signature des accords d’Évian, en mars 1962, et les préparatifs du retour en Algérie débutèrent alors. Rentrée en Algérie, elle devint l’Armée nationale populaire, et un grand nombre de moudjahidines souhaitèrent être démobilisés. En revanche, les cadres supérieurs participèrent à la mise sur pied des rouages du nouvel État algérien, et leurs nouvelles missions, devenues tout à fait différentes de ce qu’elles étaient, n’en furent pas moins passionnantes.
Toutefois, et d’après le ministère algérien des Anciens Combattants, 132 290 Algériens ont servi dans l’ALN, et 71 392 d’entre eux sont des martyrs tombés au champ d’honneur, morts pour la patrie. Que Dieu les accueille dans Son éternel Paradis.
La guerre d’Algérie fut la cause principale du retour du Général de Gaulle au pouvoir en 1958 et de la chute de la IVe République. Après avoir donné du temps à l’armée française pour écraser la révolte algérienne en utilisant tous les moyens à sa disposition, de Gaulle se résolut finalement à l’autodétermination, seule issue possible au conflit. Organisé le 5 juillet 1962, le référendum consacra l’indépendance de l’Algérie.
Ce que tout le monde appelait « l’armée des frontières », l’ALN, avait un effectif variant entre 28 000 et 30 000 hommes, dont 8 000 au Maroc et 22 000 en Tunisie. Heureusement qu’elle était là pour maintenir l’ordre et la sécurité dans le pays, l’Algérie ayant été abandonnée à son sort par les forces de l’ordre françaises, aussitôt après le référendum du 5 juillet 1962.
La trentaine de mes camarades, jeunes officiers âgés de vingt-trois à vingt-cinq ans, qui furent, à leur sortie de Saint-Cyr, directement affectés aux bataillons frontaliers, reconnaissent que la guerre d’indépendance de l’Algérie nous a formés, nous a aguerris et nous a rendu d’immenses services : en effet, postés à la frontière pour la sauvegarde de l’intégrité et de l’inviolabilité de notre pays — montant des embuscades, de jour comme de nuit, pour empêcher les harkis de poser des mines sur les pistes frontalières ou de s’approcher des camps de l’ALN à la recherche de renseignements, interdisant aux forces françaises de pénétrer en territoire tunisien pour l’observation ou la poursuite d’éléments de l’ALN — nous avons, malgré notre jeune âge, enrichi notre expérience et vite appris notre métier : celui de commander nos hommes en situation opérationnelle, et de devenir, assez rapidement, des chefs.
Depuis 2006, je ne cesse de demander aux autorités de mon pays d’ériger, pour l’Histoire, dans les endroits où furent implantées les plus importantes bases de l’ALN — à raison d’une ou deux dans chacun des gouvernorats de Jendouba, du Kef et de Kasserine —, des stèles commémoratives de ces hauts lieux de résistance, devenus historiques pour nos frères algériens comme pour nous. Chaque stèle, de forme pyramidale, porterait sur chacune de ses trois faces une plaque en arabe, en français et en anglais, avec une inscription simple, par exemple :
« C’est dans cette zone que séjourna une unité de l’Armée de libération nationale algérienne du … au 5 juillet 1962, où elle trouva toute l’aide et l’assistance du peuple et du gouvernement tunisiens. »
Je voudrais, en cette heureuse occasion, celle du 64e anniversaire de l’indépendance algérienne, saluer tous ceux que nous avons connus, mes camarades et moi, sur la frontière, et avoir une pieuse pensée pour tous ceux, parmi eux, qui nous ont quittés pour un monde meilleur. Je citerais, entre autres, les colonels Tahar Zbiri, Mohammedi Saïd et Yahiaoui, les commandants Abderrahmane Ben Salem, les anciens présidents Haouari Boumediène et Chadli Bendjedid — que nous connaissions sous le nom de Commandant Chaïeb Rassou, en raison de ses cheveux blancs malgré son jeune âge, et dont le bataillon était implanté à Aïn Soltane —, Caïd Ahmed, Salah Soufi, Hamma Loulou, Mohamed Zerguini, Abdelkader Chabou, BouThella, Ben Cherif, Abdelmoumen, ainsi que mes camarades de promotion Abdelmajid Lellahom, BouZada, Khelil… et la liste est très longue.
De la guerre d’Algérie, de nombreux enseignements peuvent être tirés : d’abord, la volonté, ensuite la détermination, et enfin le courage et le défi. Nos frères algériens, ces jeunes qui planifièrent et réussirent cette insurrection — et qui, pour certains, n’eurent pas la chance d’en voir la fin —, avaient éminemment retenu l’avertissement de l’immortel poète tunisien Aboulkacem Chebbi qui écrivait, près de trente ans avant le déclenchement de l’insurrection, dans son célèbre poème « La Volonté de vivre » :
« Si quelqu’un ne souhaite pas escalader les montagnes… alors il passera toute sa vie au fond des trous. »
D’autre part, pour apprécier la détermination des chefs historiques, je rappellerais la boutade du jeune Mohamed Boudiaf qui, insatisfait de l’immobilisme du Mtld, le parti du vieux Messali Hadj, et des querelles intestines entre les chefs de ce mouvement, la lança, quelques semaines avant la date fatidique du 1° novembre 1954, à MM. Lahouel et Mhamed Yazid, deux grands militants de ce même parti :
« Écoutez-moi, vous deux. La révolution, elle se fera. Avec ou sans vous. Avec ou contre vous. C’est inéluctable. La machine est en marche, rien ne pourra maintenant l’arrêter. La révolution se fera… même avec les singes de la Chiffa », la Chiffa est une région montagneuse non loin d’Alger, où vivent encore, à ce jour, des singes presque domestiques. La guerre d’Algérie reste parmi celles qui confirment, une fois de plus si besoin est, que rien — même pas les armées les plus puissantes et les mieux équipées — ne peut venir à bout de la volonté et de la détermination d’un peuple à défendre sa liberté et sa dignité : belle leçon à rappeler souvent aux jeunes Tunisiens.
Je conclus ce modeste témoignage par l’hommage que méritent les dizaines de milliers de martyrs qui se sont sacrifiés pour que l’Algérie soit libre et indépendante. Comme épilogue, je ne saurais trouver mieux que cette phrase qui clôt la proclamation du FLN du 1er novembre 1954 : « La lutte sera longue, mais l’issue est certaine. »
B.B.K.
* (Ancien Commandant du secteur frontalier de Sakiet, ancien Casque bleu de l’ONU au Congo et au Katanga, ancien Commandant des Unités sahariennes; ancien Sous-chef d’État-Major de l’Armée de terre; ancien P.D.G., ancien gouverneur)



