A la une Actualités Economie

Nafaâ Baccari, DG de l’ANME, à La Presse : « Chaque degré en dessous de 26°C entraîne une hausse d’environ 7% de la consommation électrique »

Avatar photo
  • 6 juillet 2026
  • 23 min de lecture
Nafaâ Baccari, DG de l’ANME, à La Presse : « Chaque degré en dessous de 26°C entraîne une hausse d’environ 7% de la consommation électrique »

En pleine saison estivale marquée chaque année par une forte hausse de la consommation électrique liée notamment à l’usage intensif de la climatisation, la Tunisie renforce ses actions de maîtrise de l’énergie. Entre campagnes de sensibilisation, incitations économiques, développement des énergies renouvelables et promotion de la mobilité électrique, l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie (Anme) déploie une stratégie globale visant à réduire la consommation, alléger les factures des ménages et renforcer la sécurité énergétique du pays. Dans cet entretien, son directeur général, Nafaâ Baccari, revient sur les enjeux de l’été énergétique, les politiques mises en œuvre, les comportements des citoyens, ainsi que les perspectives de la transition énergétique en Tunisie.

Alors que l’été bat son plein, la consommation d’électricité atteint des pics importants. Quelles actions l’Anme met-elle en place pour sensibiliser les citoyens et rationaliser leur consommation ?

La sensibilisation à la maîtrise de l’énergie constitue une mission permanente de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie. Tout au long de l’année, nous menons des campagnes de communication destinées aussi bien aux ménages qu’aux différents secteurs économiques, notamment l’industrie, le transport et les services, afin de promouvoir les bonnes pratiques en matière d’économie d’énergie.

Et durant la période estivale, cet effort est renforcé en raison de la pointe de consommation électrique provoquée principalement par l’utilisation intensive des climatiseurs. C’est pourquoi une campagne nationale est déployée chaque année, de la fin du mois de mars jusqu’au mois de septembre, avec un objectif clair : permettre aux citoyens de préserver leur confort tout en réduisant leur consommation d’électricité et, par conséquent, le montant de leur facture énergétique.

Chaque année, nous faisons évoluer notre approche afin de nous rapprocher davantage des citoyens et de leur démontrer qu’il est tout à fait possible de concilier confort thermique et sobriété énergétique. Le principal message de cette campagne reste le réglage du climatiseur à 26 °C, une température qui garantit un niveau de confort satisfaisant tout en limitant la consommation d’énergie.

Cette recommandation est également cohérente avec les préconisations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui déconseille des écarts de température trop importants entre l’intérieur et l’extérieur afin d’éviter les chocs thermiques. Un réglage à 26 °C permet ainsi de préserver à la fois le confort, la santé et l’efficacité énergétique.

Mais au-delà du simple réglage de la température, l’Anme insiste aussi sur plusieurs gestes essentiels pour optimiser les performances de la climatisation. Il est recommandé de maintenir portes et fenêtres fermées pendant le fonctionnement de l’appareil, de limiter l’ensoleillement en utilisant des rideaux ou des protections adaptées, ainsi que d’assurer un entretien régulier des filtres afin de préserver le rendement du climatiseur.

Par ailleurs, les économies réalisables sont loin d’être négligeables. Selon les estimations de l’Anme, chaque degré en dessous de 26 °C entraîne une hausse d’environ 7% de la consommation électrique. Autrement dit, régler un climatiseur à 25 °C plutôt qu’à 26 °C augmente sensiblement la facture d’électricité, sans apporter un gain de confort proportionnel.

Et contrairement à une idée largement répandue, programmer le climatiseur à 18°C ne permet pas de rafraîchir plus rapidement ou plus efficacement une pièce. Ce réglage sollicite davantage le compresseur, qui fonctionne plus longtemps et dans des conditions moins efficientes, ce qui se traduit par une consommation d’énergie plus élevée sans amélioration significative du confort.

Cette hausse de la consommation estivale a donc un double impact, à la fois sur la facture des ménages et sur la facture énergétique globale du pays…

Tout à fait. Sur le plan macroéconomique, la période estivale correspond effectivement à une forte pointe de consommation électrique. L’année dernière, nous avons atteint une puissance de pointe supérieure à 4.800 mégawatts, et en 2024, ce niveau a même dépassé environ 4.880 mégawatts.

Cette situation est essentiellement liée à la généralisation des climatiseurs dans les ménages, avec aujourd’hui près de 2,5 millions d’unités installées. Ces équipements existent dans différentes classes énergétiques, mais il faut rappeler que les catégories particulièrement énergivores, notamment les appareils de classe 4 jusqu’à 8, ont été interdites à la commercialisation.

La différence de consommation entre un climatiseur de classe 3 et un climatiseur de classe 1 est significative : elle peut atteindre environ 30 % d’écart sur la facture d’électricité, ce qui illustre l’impact direct du choix de l’équipement sur la consommation énergétique des ménages.

Dans cette logique, la Tunisie s’apprête à lancer un dispositif inédit visant à généraliser l’accès aux climatiseurs les plus performants. Il s’agit d’un projet en cours d’approbation qui permettra aux ménages d’acquérir des climatiseurs de classe 1 au prix des appareils de classe 3.

Ce mécanisme sera soutenu par le Fonds de transition énergétique géré par l’Anme, qui prendra en charge la différence de coût entre les deux catégories d’appareils. Concrètement, le citoyen pourra acheter directement un climatiseur de classe 1 au prix du marché d’un climatiseur de classe 3, tandis que le fournisseur sera remboursé de la subvention auprès de l’Anme. Ce dispositif concernera exclusivement les nouveaux équipements, dans une logique de renouvellement progressif du parc existant et d’amélioration de l’efficacité énergétique des ménages.

L’Anme affirme faire évoluer ses campagnes de sensibilisation d’une année à l’autre. Concrètement, qu’a-t-elle mis en place pour cet été et selon quelle approche ces actions de communication sont-elles construites ?

Dès l’année dernière, l’Anme a élaboré une stratégie globale de communication qui s’est traduite par un plan opérationnel actuellement en cours de déploiement. Cette stratégie repose sur une volonté claire : adapter les outils de communication aux nouveaux usages et aux canaux privilégiés aujourd’hui par les citoyens.

Pour cette année, l’accent a été mis sur les formats audiovisuels, en particulier les podcasts thématiques, conçus pour vulgariser les enjeux de la maîtrise de l’énergie et les rendre accessibles au grand public. L’objectif est de permettre aux citoyens de mieux comprendre des sujets techniques tels que l’utilisation de l’énergie solaire, la cogénération ou encore les lampes économiques, à travers des exemples concrets, des chiffres et des cas pratiques.

Ces contenus sont élaborés et présentés par les experts de l’Anme. Plusieurs enregistrements ont déjà été réalisés sur une période de cinq mois, et leur diffusion se fera progressivement, à raison de contenus hebdomadaires, notamment sur les plateformes numériques comme YouTube, LinkedIn, TikTok, ainsi que sur les réseaux sociaux de l’agence.

En parallèle, l’Anme a également recours à des formats courts et impactants, comme des reels de 15 secondes, déjà diffusés sur sa page Facebook, rappelant par exemple que le réglage du climatiseur à 26 °C permet d’assurer un confort thermique optimal tout en maîtrisant la consommation d’énergie.

L’innovation passe aussi par l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la conception de certains contenus pédagogiques et la création de personnages destinés à faciliter la sensibilisation. L’objectif est d’explorer les outils de communication modernes afin de toucher un public plus large et plus diversifié.

Dans une étape suivante, l’Anme envisage de s’appuyer sur des célébrités et des influenceurs, afin de renforcer l’impact des messages de sensibilisation et de rapprocher davantage ces campagnes des utilisateurs finaux.

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte énergétique marqué par une forte dépendance extérieure, la Tunisie important aujourd’hui environ 70 % de ses besoins énergétiques. Dans ce cadre, chaque kilowattheure économisé représente un gain direct pour le pays, puisque l’énergie non consommée est aussi celle qui coûte le moins cher.

Peut-on dire aujourd’hui que les citoyens tunisiens sont réellement engagés dans la transition énergétique, ou observe-t-on encore un déficit de conscience chez certaines catégories?

Nous sommes plutôt agréablement surpris par l’évolution du comportement des Tunisiens en matière de transition énergétique. Plusieurs indicateurs montrent aujourd’hui une réelle appropriation progressive des solutions d’efficacité énergétique et des énergies renouvelables.

L’exemple le plus significatif est celui des installations photovoltaïques en toiture. Le programme Prosol Elec, conçu et initié par l’Anme, repose sur un mécanisme financier innovant permettant aux ménages d’acquérir des systèmes solaires photovoltaïques avec un financement remboursé progressivement via la facture Steg sur une période de sept ans, accompagné d’une prime accordée par le Fonds de transition énergétique géré par l’Anme.

Ce dispositif, lancé en phase pilote en 2010 avec un objectif initial de 10.000 installations, a rapidement dépassé toutes les prévisions. Dès les premières années, le programme a enregistré près de 100.000 installations, puis environ 500.000 unités supplémentaires, traduisant une adoption rapide par les ménages.

Aujourd’hui, le parc photovoltaïque résidentiel dépasse les 500 MW installés en toiture, avec plus de 200.000 ménages équipés. Cette dynamique illustre une véritable évolution des comportements, portée par un effet d’entraînement social : lorsqu’un citoyen constate les bénéfices chez son voisin, il est naturellement incité à adopter la même solution.

Ce phénomène se retrouve également dans d’autres domaines, comme celui de l’éclairage. Les lampes LED se sont largement imposées dans les foyers tunisiens, notamment grâce à la baisse de la facture d’électricité qu’elles permettent d’obtenir. Ce changement s’est progressivement diffusé par effet de masse, contribuant à transformer les habitudes de consommation.

Cette évolution concerne également le choix des équipements électroménagers. L’Anme a développé la plateforme E-tiquette, qui permet aux consommateurs de scanner un code sur un appareil afin d’accéder à des informations précises sur sa classe énergétique, sa consommation et les économies potentielles qu’il permet de réaliser.

Disponible sur smartphone et utilisable, à titre d’exemple, dans les grandes surfaces, cet outil offre aux citoyens la possibilité d’évaluer en temps réel la performance énergétique d’un produit avant son achat, favorisant ainsi des décisions plus rationnelles et économiquement avantageuses.

Dans l’ensemble, ces dispositifs montrent qu’un changement progressif des comportements est déjà à l’œuvre, porté à la fois par l’innovation technologique, les mécanismes incitatifs et l’effet d’exemplarité sociale.

Les citoyens s’interrogent souvent sur les bénéfices concrets de ces mesures. Peut-on quantifier l’impact réel des actions de maîtrise de l’énergie sur la facture d’électricité des ménages ?

Oui, il est tout à fait possible d’estimer l’impact de chaque action mise en œuvre par les ménages en matière d’efficacité énergétique, avec des gains qui peuvent être significatifs selon les choix adoptés.

Par exemple, le simple remplacement des lampes classiques ou des lampes basse consommation par des lampes LED permet de réaliser une économie directe d’environ 20 % sur la facture d’électricité liée à l’éclairage. Il s’agit d’une mesure simple, mais à fort impact immédiat sur la consommation domestique.

De même, le choix d’un climatiseur de classe énergétique 1 par rapport à un appareil de classe 3 permet également de générer un gain de l’ordre de 20 % sur la consommation électrique, en raison de la meilleure efficacité énergétique des équipements les plus performants.

Les installations photovoltaïques offrent, quant à elles, un potentiel d’économie encore plus important. En fonction des usages et des profils de consommation, elles peuvent permettre une réduction allant jusqu’à 30 % de la facture d’électricité, notamment en réduisant la dépendance au réseau durant les périodes de forte consommation.

Et avec le système actuel de net metering, l’électricité produite par les installations photovoltaïques peut être injectée sur le réseau de la Steg et compensée sur la facture du consommateur. À terme, et une fois le coût de l’investissement initial amorti sur une période d’environ sept ans grâce au mécanisme de financement, il est possible d’atteindre une quasi-neutralité de la facture, voire son effacement dans certains cas, selon la taille de l’installation et le profil de consommation du ménage.

Ces dispositifs illustrent ainsi l’impact direct et mesurable des politiques de maîtrise de l’énergie sur le budget des ménages, tout en encourageant une transition progressive vers des modes de consommation plus durables.

Avec l’inauguration récente de stations à Tozeur et à Sidi Bouzid, peut-on aujourd’hui parler d’une véritable autonomie énergétique de certaines régions en Tunisie, notamment avec l’exemple de Sidi Bouzid présenté comme un futur territoire autosuffisant en solaire ?

La Tunisie s’est fixé un objectif national clair : atteindre 35 % de production électrique à partir des énergies renouvelables à l’horizon 2030, puis 50 % à l’horizon 2050. Pour y parvenir, il est indispensable d’adopter une approche territoriale, en décentralisant les objectifs au niveau régional, voire local, à l’échelle des gouvernorats.

Dans cette logique, l’enjeu consiste à faire en sorte qu’une part importante des gouvernorats puisse atteindre, à terme, une production d’électricité renouvelable couvrant l’intégralité de leurs besoins. Si environ 50 % des gouvernorats parviennent à produire 100 % de leur électricité à partir des énergies renouvelables, la Tunisie pourrait globalement atteindre ses objectifs de 50 % d’ici à 2035.

Certaines régions sont déjà particulièrement avancées dans cette trajectoire. C’est le cas de Tozeur, dont le potentiel permettrait d’atteindre jusqu’à 80 % de couverture en énergies renouvelables, voire de dépasser les 100 % avec les projets en cours d’exécution ou en phase de lancement.

La région de Sidi Bouzid constitue, quant à elle, un cas encore plus structurant. Elle est appelée à devenir la première région en Tunisie à dépasser 100 % d’autosuffisance électrique grâce aux énergies renouvelables, une fois l’ensemble des projets réalisés. La capacité installée et programmée devrait y dépasser 400 MW, alors que la consommation locale est estimée à environ 350 MW, ce qui place la région dans une dynamique de production excédentaire.

D’autres gouvernorats suivent également cette trajectoire, à l’image de Gabès, Gafsa ou encore Kairouan, qui devraient progressivement atteindre des niveaux de couverture renouvelable supérieurs à 50 %.

Cette stratégie repose sur une combinaison de sources d’énergie renouvelable, et pas uniquement le solaire. Elle inclut également l’éolien, la biomasse et la valorisation énergétique des déchets, dans une logique de diversification du mix énergétique local.

Et au-delà de l’aspect énergétique, cette approche territoriale ouvre également la voie à de nouveaux modèles de développement. Elle permet d’envisager des projets de territoires durables, voire des villes entièrement “vertes”, capables d’attirer des financements spécifiques et des investisseurs intéressés par des infrastructures à faible empreinte carbone.

Finalement et non moins important, cette dynamique contribue aussi à rééquilibrer le développement régional en valorisant les régions de l’intérieur du pays, notamment au centre et au sud, où le potentiel solaire est important et où la disponibilité du foncier constitue un avantage majeur par rapport aux régions côtières, souvent contraintes par la rareté et le coût du terrain.

Sur un autre plan, malgré les incitations mises en place pour encourager la mobilité électrique, notamment la baisse des prix et les avantages fiscaux, le marché reste encore limité par rapport au potentiel. Quel est votre regard sur cette situation ?

La dynamique observée cette année est particulièrement encourageante. Les nouvelles dispositions introduites dans la loi de finances, notamment l’exonération douanière pour les véhicules hybrides (et déjà, depuis 2024), pour les véhicules électriques ont eu un impact direct sur les prix, avec une baisse estimée à près de 30 % sur le coût des voitures électriques.

Cette évolution a clairement stimulé l’intérêt des citoyens pour ce type de mobilité. Au-delà du prix d’achat, l’un des principaux avantages réside dans le coût d’usage : les dépenses liées à une voiture électrique représentent aujourd’hui moins du tiers de celles d’un véhicule thermique, ce qui renforce leur attractivité.

Les chiffres confirment cet engouement. Plus de 1 000 véhicules électriques ont été acquis sur les premiers mois de l’année, un volume déjà équivalent, voire supérieur, à celui enregistré sur plusieurs années précédentes cumulées.

Cette tendance devrait s’accélérer avec le développement progressif de l’infrastructure de recharge. Dans ce cadre, un cahier des charges est en cours de finalisation pour encadrer une nouvelle activité liée à l’implantation de bornes de recharge dans les stations-services, sur le modèle des stations de carburant traditionnelles. L’objectif est de déployer un réseau national permettant d’accompagner la croissance du parc de véhicules électriques.

Parallèlement, une plateforme numérique a déjà été annoncée afin de faciliter l’accès aux points de recharge. Elle permettra aux utilisateurs de localiser les bornes les plus proches, de consulter les tarifs de recharge ainsi que les vitesses disponibles, directement via smartphone.

Les infrastructures de recharge rapide semblent également jouer un rôle clé dans l’essor de la mobilité électrique. Peut-on aujourd’hui parler de véritables avancées en matière de technologies et d’accompagnement de ce segment ?

Effectivement, le développement de la mobilité électrique passe nécessairement par la diversification des solutions de recharge, notamment la recharge rapide. Aujourd’hui, les tarifs sont directement liés à la vitesse de recharge, avec des technologies permettant des cycles de charge de plus en plus courts.

On parle désormais de bornes de recharge capables de recharger un véhicule en 30 minutes, voire moins, et certaines technologies, notamment chinoises, permettent d’envisager des temps de recharge d’environ 7 minutes, ce qui rapproche progressivement l’expérience de celle d’un plein de carburant classique, voire plus rapide dans certains cas.

Cette évolution technologique ouvre de nouvelles perspectives, notamment pour l’implantation d’activités économiques autour de la recharge électrique. L’objectif est aussi d’encourager les jeunes entrepreneurs à investir dans ce secteur, en facilitant l’acquisition de bornes de recharge. Dans ce cadre, la loi de finances a introduit plusieurs mesures incitatives, dont la réduction des droits de douane à 10 % et la baisse de la TVA de 19 % à 7 % sur les équipements.

Par ailleurs, le Fonds de transition énergétique, géré par l’Anme, peut accorder une subvention pouvant atteindre 20 % du coût d’acquisition des bornes de recharge, afin de soutenir le déploiement de cette infrastructure à l’échelle nationale.

La stratégie repose sur une approche progressive, en commençant par des phases pilotes. La première expérience concerne le secteur public, avec un appel à candidature destiné aux communes et aux établissements publics. Ce programme prévoit une subvention d’environ 10.000 dinars, pour une centaine de voitures électriques. En pratique, les retours ont dépassé les prévisions, avec plus de 150 demandes enregistrées, ce qui confirme l’intérêt croissant pour cette technologie.

L’exemple de l’Anme illustre également cette transition : l’agence utilise une voiture électrique depuis plus de six ans et constate un coût d’utilisation extrêmement réduit, avec une dépense annuelle qui ne dépasse pas 500 dinars, incluant l’électricité.

Dans cette dynamique, l’extension de la mobilité électrique est également envisagée pour les ministères et les administrations publiques, afin d’accélérer l’exemplarité de l’État.

Sur un autre plan, un second projet pilote cible le transport en commun, notamment les taxis, qui parcourent en moyenne environ 400 kilomètres par jour. Dans ce cas, un véhicule électrique permettrait de réduire le coût de fonctionnement à environ 15 dinars par jour, contre plus de 45 dinars pour un véhicule thermique, soit une économie significative pour les professionnels du secteur.

Ce programme sera testé dans trois régions pilotes : Bizerte, Sfax et Djerba, dans une logique de décentralisation des expérimentations.

Et dans ce même cadre, la loi de finances prévoit un mécanisme d’appui spécifique pour les chauffeurs de taxi, avec une bonification de 3 points sur les taux d’intérêt accordés par la Banque Tunisienne de Solidarité. Cette bonification est prise en charge par le Fonds de transition énergétique, afin de réduire le coût d’investissement et d’encourager le passage vers les véhicules électriques.

On observe déjà des initiatives privées de taxis électriques. Quelles mesures sont prévues pour accompagner les professionnels et les particuliers ?

Des taxis électriques existent déjà en Tunisie, mais il s’agit pour l’instant d’initiatives privées portées par certains chauffeurs ou opérateurs. Ces expériences restent encore limitées et ne constituent pas un modèle structuré à grande échelle.

L’enjeu aujourd’hui est d’accompagner cette dynamique afin de la rendre économiquement viable pour les professionnels. Dans ce cadre, la loi de finances a introduit cette année une mesure importante : une réduction de 3 % du taux d’intérêt pour les crédits destinés à l’acquisition de véhicules électriques, notamment pour les chauffeurs de taxi, mais également pour les auto-écoles, qui représentent un segment à forte intensité d’utilisation des véhicules.

Cette orientation vise à encourager la transition progressive des flottes professionnelles vers l’électrique, en tenant compte de leur niveau élevé de kilométrage quotidien et de leur impact sur la consommation énergétique globale.

Concernant les particuliers, les mesures mises en place permettent déjà une baisse significative des coûts d’acquisition, estimée à environ 30 % grâce aux incitations fiscales et douanières introduites récemment. Cette réduction rend progressivement la voiture électrique plus accessible au grand public. Pour les auto-écoles, il s’agit du même dispositif. Elles sont également concernées et bénéficieront des mêmes avantages accordés à cette catégorie de véhicules.

L’objectif est donc double : d’une part, structurer le marché professionnel, et d’autre part, élargir progressivement l’accès des particuliers à la mobilité électrique, dans un contexte de réduction des coûts et de montée en puissance des infrastructures de recharge.

De manière générale, diriez-vous que la Tunisie avance suffisamment vite dans sa transition énergétique, ou observe-t-on encore un rythme lent malgré les efforts engagés ?

Vous avez raison de souligner que la transition énergétique avance par étapes. On peut considérer que le pays a pris un certain retard, mais il faut aussi reconnaître que ce retard a été en partie compensé par l’évolution rapide des technologies et surtout par la baisse des coûts, ce qui rend aujourd’hui les solutions beaucoup plus accessibles.

Nous sommes donc dans une phase charnière : les progrès se font par petits pas, mais chaque avancée est consolidée afin d’éviter tout retour en arrière. L’expérience internationale montre d’ailleurs que certains pays ayant accéléré trop rapidement sans cadre réglementaire solide ni mécanismes d’incitation adaptés ont connu ensuite des reculs importants.

La Tunisie, pour sa part, a fait le choix d’une transition progressive et structurée. Et les résultats commencent à être reconnus à l’échelle internationale. Selon le dernier classement du World Energy Index, la Tunisie se positionne à la 62e place sur 155 pays, ce qui constitue une performance notable.

Plus significatif encore, le pays occupe la deuxième place à l’échelle africaine en matière de mise en place des politiques de transition énergétique. Il ne s’agit pas uniquement des réalisations de projets, mais bien de la qualité du cadre stratégique, réglementaire et institutionnel qui encadre cette transition. Cette distinction est importante, car elle reflète la solidité des fondations posées pour assurer une transition durable et cohérente dans le temps.

Avec les projets actuellement en cours et les réformes engagées, la Tunisie ambitionne d’améliorer encore son positionnement dans les prochaines années, avec l’objectif de rejoindre progressivement le top 20 mondial à moyen terme.

Dans un contexte géopolitique tendu, marqué notamment par les conflits au Moyen-Orient, comme la guerre en Iran, faut-il craindre un impact sur la situation énergétique en Tunisie ?

Nous vivons dans un monde interconnecté. Par conséquent, toute tension géopolitique majeure est susceptible d’avoir, directement ou indirectement, des répercussions sur les marchés énergétiques et, à terme, sur les économies, y compris celle de la Tunisie.

Heureusement, la Tunisie a engagé depuis plusieurs années une politique active de maîtrise de l’énergie, portée notamment par l’Anme. Sans ces efforts continus en matière d’efficacité énergétique et de développement des énergies renouvelables, la facture énergétique du pays aurait été beaucoup plus lourde.

Les actions engagées dans ce domaine permettent aujourd’hui d’atténuer une partie des chocs externes. Les projets d’efficacité énergétique, combinés au développement progressif des énergies renouvelables, contribuent à renforcer la résilience du système énergétique national face aux fluctuations internationales.

C’est d’ailleurs ce qui explique que l’impact de ces tensions reste relativement maîtrisé par rapport à d’autres pays qui ne disposent pas d’un cadre aussi structuré de transition énergétique et d’incitation aux investissements dans les énergies propres.

La Tunisie s’appuie aujourd’hui sur une stratégie clairement définie à l’horizon 2030, 2035 et 2050, ainsi que sur un cadre réglementaire adapté à ces objectifs. Le pays dispose également d’un important potentiel en ressources renouvelables, notamment solaire et éolien, qui constitue un atout majeur pour réduire progressivement sa dépendance énergétique.

L’enjeu central reste donc de poursuivre et d’accélérer cette dynamique afin de renforcer l’autonomie énergétique nationale à travers l’efficacité énergétique et le développement des énergies renouvelables.

Avatar photo
Auteur

Meriem KHDIMALLAH

You cannot copy content of this page