« Didon et Enée » ouvre le Festival international de musique symphonique d’El Jem : Le triomphe se poursuit
Le Festival international de musique symphonique d’El Jem est de retour pour une 39e édition qui promet. La soirée inaugurale a été particulièrement dense, comprenant non pas un seul spectacle comme le mentionne l’affiche, mais plutôt deux.
La Presse — C’est l’opéra baroque tunisien « Didon et Enée » qui a officiellement ouvert le bal. Il s’agit d’une production récente du Théâtre de l’Opéra avec des partenaires tunisiens et étrangers. Deux premières représentations ont déjà eu lieu le 14 et le 15 mai derniers. Cependant, le public d’El Jem a, d’abord, eu le plaisir de découvrir en avant-première un extrait de 25 minutes de « Elissa », une nouvelle création du Ballet de l’Opéra de Tunis. Pour ce spectacle, le célèbre chorégraphe Mathieu Geffré et le dramaturge britannique de renom Andrew Gardiner ont allié racines historiques et imaginaire collectif.
Sur une musique de Henry Purcell remontant au 17e siècle, les danseurs en costumes d’époque ont reconstruit l’histoire de la fondatrice de Carthage. On y reconnaît les épisodes emblématiques de la traversée et de la naissance de la Cité. La musique et les chansons qui ont accompagné les mouvements ont été enregistrées. Parmi les titres sélectionnés, il y a eu « Fear no danger to ensue », « It’s not for mine », « Come away fellow sailors» et d’autres extraits de l’Opéra « Didon et Enée » qui va suivre, bien que les deux spectacles ne relatent pas exactement les mêmes évènements.
« Elyssa » est encore en cours de création. Les premières représentations officielles sont prévues pour le 16 et le 17 octobre prochains. Cet avant-goût a permis tout de même d’ancrer l’œuvre dans un cadre historique qui a magnifié sa portée artistique. Érigé vers 238 apr. J.-C, l’amphithéâtre romain d’El Jem est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979.
Redonner vie à Didon dans ce lieu revêt ainsi une forte valeur symbolique. C’est le pays qui a connu la gloire de ce personnage profondément enraciné dans notre identité culturelle et qui a abrité son idylle à suivre avec Énée. L’expérience de la soirée commence donc pour le public dès le premier contact visuel avec l’extérieur du site, puis l’intérieur spacieux très bien conservé. Il suffit de constater les yeux ébahis des spectateurs majoritairement étrangers pour sentir de nouveau la fierté d’appartenir à un pays à l’histoire aussi riche et prestigieuse.

« Didon et Enée », de nouveau réunis
L’émerveillement du public s’est poursuivi avec l’opéra, partie la plus longue et la plus consistante de la soirée.
Des personnages antiques majeurs ont été ressuscités: la reine Didon et le prince Enée, rescapé de la Guerre de Troie et l’un des héros célèbres de la mythologie gréco-romaine. D’après l’Énéide de Virgile, une épopée vieille de 2000 ans, les forces maléfiques ont intervenu par leurs complots devant la passion naissante entre Didon et Enée. Le couple s’est brisé et Enée est parti fonder Rome.
En s’inspirant de cette légende, le livret de Nahum Tate et la musique de Henry Purcell ont donné naissance, il y a près de 300 ans, au premier opéra britannique entièrement chanté.
La représentation tunisienne, mise en scène par le réalisateur et chorégraphe libanais Omar Rajhi, est partie de la version originale pour une relecture moderne enrichie par de nouveaux choix scéniques, dramaturgiques et visuels. Réunissant près d’une centaine d’artistes, cette histoire tragique est racontée en chants, en musique, mais aussi à travers la danse.
La traduction en français sur deux grands écrans latéraux a permis de suivre les paroles. La distribution des rôles a mis à l’honneur des stars tunisiennes de la musique lyrique : Nesrine Mahbouli a incarné Didon, Haythem Hadhiri a joué Enée, Lilia Ben Chikha a campé Belinda, la sœur de Didon, et Maram Bouhbel la sorcière. D’autres artistes tunisiens se sont distingués dans les rôles secondaires, avec Claire Lefilliâtre en soprano invitée.
Les chanteurs qui ont joué les héros prospères et les méchants ont tous fait preuve d’une grande maîtrise de la voix et d’un jeu scénique convaincant et expressif. L’impact tragique était bien présent, même particulièrement percutant à la fin. Le volet instrumental a été assuré par l’Orchestre symphonique de Tunis et les musiciens de l’ensemble baroque français Les Epopées, sous la direction de Stéphane Fuget.
Contrairement aux premières représentations au Théâtre de l’Opéra de Tunis, où les musiciens ont joué dans la fosse d’orchestre, cette version en plein en air a permis aux spectateurs de découvrir les instruments baroques utilisés pour un rendu authentique. On reconnaît même de loin le clavecin aux dimensions imposantes, ainsi que les théorbes qui sont dérivés du luth, la viole de gambe, le basson et les hautbois baroques.
Le Chœur du Théâtre de l’Opéra de Tunis a apporté plus de puissance et d’émotions aux différents tableaux. C’était le peuple qui célèbre le bonheur de l’union entre les deux monarques, les marins qui partent pour une destination lointaine, les voix qui tentent de consoler Didon dans la scène finale.
Les chorégraphies ont été exécutées par le Ballet du Théâtre de l’Opéra de Tunis. À travers des tableaux individuels et collectifs, tels de véritables acteurs, ils ont mis en mouvement tant les tensions émotionnelles et dramatiques des principaux personnages que les élans du peuple et des forces du mal. Dans sa version tunisienne, l’opéra « Didon et Enée » n’a pas misé sur des décors et des costumes excessivement ornementés et sophistiqués, comme dans beaucoup de représentations étrangères.
Ce choix artistique n’est nullement une solution de facilité. La sobriété a concentré le regard du public sur l’essence même de la tragédie et le talent des interprètes ainsi que sur la portée dramatique et symbolique de l’œuvre. La lumière tamisée du site historique a créé une atmosphère encore plus propice à l’émotion. Seuls des cubes transportables ont servi de décor. Ils étaient rassemblés puis déconstruits à chaque fois pour prendre la forme d’un trône, de la proue du navire et même de la tombe où repose Didon, engloutie dans un chagrin immense.
Des tableaux de danse avec les cubes en mouvement ont raconté les villes qui se relèvent après leur destruction, dans une portée universelle plus contemporaine. Dans un lieu chargé d’histoire, la rencontre entre mythologie antique, héritage baroque et créativité contemporaine a ouvert des perspectives inédites. Portées par les voix tunisiennes d’aujourd’hui, les figures légendaires de Didon et Enée ont retrouvé un nouvel éclat. La richesse des voix et des mouvements ainsi que la force des interprétations ont suscité des salves d’applaudissements tout au long du spectacle.
Nous avons retrouvé le chef d’orchestre, Stéphane Fuget, après la représentation. Pour lui, cette production mérite amplement de tourner au-delà de la Tunisie. Il a également exprimé le grand impact émotionnel du site historique, même sur les artistes qui y jouent, et qu’aucun opéra moderne ne saurait égaler. Stéphane Fuget a aussi loué la proximité du Théâtre de l’Opéra de Tunis avec un public très varié. Il considère que « cette grande réussite en Tunisie reste rare en Europe ».
Le Festival international de musique symphonique d’El Jem se poursuit jusqu’au 15 août 2026. Le transport peut être réservé à l’achat des billets. Une sélection d’orchestres et d’ensembles de la Tunisie, la Suisse, l’Italie, l’Espagne et d’autres pays encore fera le bonheur du public avec une programmation qui allie opéra, musique symphonique, musiques de films et même des créations contemporaines.



