Reportage : Le Kef, une région riche de son histoire, prisonnière de ses blessures
Se rendre au Kef en cette période de canicule relève presque de la gageure. Les habitués connaissent pourtant le bon moment pour prendre la route : tôt le matin, lorsque la fraîcheur accompagne encore les premiers kilomètres, ou en fin de journée, après le coucher du soleil. La prudence est également de mise. Les quelque 175 kilomètres qui séparent Tunis du chef-lieu du Nord-Ouest paraissent bien plus longs que ne l’indique la borne kilométrique.
La Presse — Après les premiers kilomètres d’autoroute, la route devient plus exigeante. Les virages se succèdent, parfois en lacets, épousant les reliefs d’une région montagneuse où chaque tournant impose sa vigilance. Les conducteurs de louages, pressés comme toujours, semblent connaître chaque crevasse et chaque piège du parcours. Mieux vaut ne pas chercher à rivaliser avec eux.
Au bout de la route, la brise keffoise
Plus on s’élève vers les hauteurs du Haut-Tell, plus la température devient clémente. Une brise légère vient rafraîchir l’atmosphère. Cette fameuse Nesma Kefia, immortalisée dans les chansons populaires, accueille le visiteur bien avant l’entrée dans la ville.
En été pourtant, le paysage est bien différent de celui du printemps. Les collines prennent des teintes blondes, dominées par les champs de chaume laissés après la moisson. Quelques agriculteurs s’activent encore à ramasser les résidus de paille, autant pour les besoins de l’élevage que pour prévenir les incendies ou éviter que les premières pluies précoces, connues sous le nom de «Ghassalt Ennaouder», ne viennent compromettre leur récupération.
Puis apparaît enfin Le Kef.
Les fastes d’une ancienne capitale
Perchée à près de 700 mètres d’altitude, adossée à sa majestueuse Kasbah construite au début du XVIIe siècle pour abriter la garnison ottomane, la ville domine la vaste plaine de la Bhira. Depuis la plus haute Antiquité, elle constitue le principal centre du Haut-Tell et du Nord-Ouest tunisien. Carrefour des civilisations numide, romaine, byzantine puis ottomane, elle fut tour à tour capitale régionale, place forte militaire et haut lieu spirituel.
L’historien et archéologue Mohamed Tlili, infatigable défenseur du patrimoine régional, est allé jusqu’à consacrer sa thèse de doctorat à la Sorbonne à démontrer que l’antique Cirta aurait été Sicca Veneria, l’actuel Kef.
L’écrivaine Faouzia Zouari, enfant de la région, résume admirablement cette singularité dans son Dictionnaire amoureux de la Tunisie. Elle décrit Le Kef comme l’une des plus importantes provinces archéologiques du pays, où se côtoient les vestiges d’Althiburos, les dolmens de Koudiat Soltane, les souvenirs de Massinissa et de Jugurtha, mais aussi les traces des civilisations punique, romaine, byzantine, arabe et ottomane.
Elle souligne surtout cette exceptionnelle superposition des patrimoines où temples antiques, basiliques, mosquées, zaouias et synagogues racontent une histoire commune, faisant du Kef une véritable terre de tolérance et de mémoire.
Depuis la promenade dominant la ville, le regard embrasse le lac Sidi Boumeftah, la Table de Jugurtha, les montagnes de la Kroumirie et, au loin, les reliefs algériens. À leurs pieds s’étendent les immenses champs de blé et d’orge qui ont valu au Haut-Tell son surnom de «grenier de Rome».
Cette richesse historique et naturelle aurait dû faire du Kef l’une des principales destinations du tourisme culturel en Tunisie.
L’exode d’une région oubliée
Pourtant, derrière ce prestigieux passé se cache aujourd’hui une réalité autrement plus préoccupante.
Le gouvernorat du Kef est le seul en Tunisie dont la population diminue régulièrement depuis plusieurs décennies. Elle est passée de 272.000 habitants en 1994 à 258.000 en 2004, 242.000 en 2014, avant de s’établir à 237.686 habitants lors du recensement général de 2024. Cette baisse continue traduit l’exode des jeunes vers les régions côtières ou vers l’étranger, faute de perspectives d’emploi.
Le gouvernorat compte aujourd’hui onze délégations : Dahmani, Jérissa, El Ksour, Kalaat Khasba, Kalaat Senan, Le Kef-Est, Le Kef-Ouest, Nebeur, Sakiet Sidi Youssef, Le Sers et Tajerouine.
Partout, le même constat revient dans les conversations : celui d’une région progressivement marginalisée. Les habitants voient leurs enfants partir, les investissements se faire rares et les occasions de développement s’éloigner. Les disparités régionales, dénoncées depuis des décennies, demeurent une réalité quotidienne.
Les anciennes locomotives économiques ont elles aussi cessé de fonctionner.
Le lent déclin du bassin minier
Le gouvernorat du Kef fut longtemps l’un des principaux bassins miniers de Tunisie. L’exploitation du sous-sol faisait vivre des milliers de familles et animait plusieurs cités ouvrières.
Les mines de fer de Jérissa constituaient le cœur de cette activité. Pendant près d’un siècle, elles alimentèrent les hauts fourneaux et les exportations avant de décliner progressivement sous l’effet de l’épuisement des gisements les plus accessibles et de la perte de rentabilité.
Le cas de Jérissa reste le plus emblématique. Jadis cité prospère bâtie autour de la mine de fer, elle était l’un des poumons économiques du Nord-Ouest. Pendant des décennies, des milliers de familles vivaient directement ou indirectement de l’activité minière. Aujourd’hui, les chevalements ont disparu, les installations se sont dégradées et l’économie locale peine à retrouver un nouveau souffle.
Le déclin de la mine a entraîné celui de toute la ville, dont les commerces, les services et la vie sociale ont progressivement perdu de leur dynamisme. Même l’équipe de foot, le Football Club de Djerissa (FCD), fondée en 1922 et longtemps considérée comme une fierté de la région, témoigne de cette lente descente.
Habituée, il n’y a pas si longtemps, à évoluer parmi l’élite du football tunisien et à tenir tête aux plus grands clubs du pays, elle vivote aujourd’hui dans les divisions inférieures. Comme la cité minière qui l’a vu naître, le FCD est devenu le reflet d’une prospérité révolue et d’un territoire en quête de renaissance.
À Kalaât Khasba, l’exploitation du minerai de phosphate a également cessé, laissant derrière elle une économie locale profondément fragilisée.
La mine de Bougrine, dans la délégation du Sers, spécialisée dans le plomb, le zinc et les métaux associés, fut l’une des plus importantes exploitations minières modernes du pays avant l’arrêt de son activité. Sa fermeture a porté un coup sévère à toute la région.
D’autres sites miniers, comme Bou Jaber à Nebeur, riche en plomb et en zinc, ou plusieurs anciens gisements situés dans les secteurs de Dahmani et d’El Ksour, ont eux aussi été progressivement abandonnés, victimes de l’épuisement des réserves les plus rentables ou de coûts d’exploitation devenus prohibitifs.
Aujourd’hui, ces anciennes cités minières portent encore les stigmates de leur passé industriel : infrastructures dégradées, chômage élevé, commerces fermés et départ continu des jeunes générations.
À cette longue liste de mines fermées s’ajoute un paradoxe : Sra Ouertane.
Contrairement aux autres sites, il ne s’agit pas d’un gisement épuisé mais d’un gigantesque gisement de phosphate, découvert il y a plus d’un demi-siècle et considéré comme l’un des plus importants du pays. Dès les années 1960, il était présenté comme le futur moteur du développement du Nord-Ouest. En 1983 déjà, nous évoquions dans les colonnes de La Presse cet immense espoir régional. Plus de quarante ans plus tard, malgré les études, les promesses et les annonces successives, le projet demeure dans les cartons.
Pour beaucoup de Keffois, Sra Ouertane symbolise moins une richesse qu’une promesse sans cesse repoussée. Après les mines qui se sont tues, voilà un gisement qui n’a jamais véritablement commencé à vivre.
C’est tout le paradoxe du Kef : une région dont le sous-sol, les terres agricoles, le patrimoine historique et les paysages constituent des richesses exceptionnelles, mais qui continue de souffrir d’un manque de vision stratégique et d’investissements durables. Entre mémoire prestigieuse et potentiel inexploité, le gouvernorat attend toujours le véritable décollage économique qui lui permettrait de renouer avec le rôle qu’il a longtemps occupé dans l’histoire de la Tunisie.



