Festival international du film d’Amman « Awal Film » – « Ma’ Rosa » de Brillante Mendoza : Un cinéma à bout de souffle et une rencontre d’exception
De notre envoyée spéciale Asma Drissi
« Ma’ Rosa » de Brillante Mendoza s’inscrit dans une programmation qui donne à voir des œuvres majeures du cinéma contemporain, des films qui interrogent le monde, ses fractures et ses réalités humaines. La projection a été suivie d’un talk avec le réalisateur philippin, l’occasion d’évoquer sa démarche artistique, ses choix de production et son approche singulière du cinéma, à la frontière entre fiction et documentaire.
La Presse — Présenté dans le cadre du Festival international du film d’Amman – Awal Film, « Ma’ Rosa » de Brillante Mendoza s’inscrit dans une programmation qui donne à voir des œuvres majeures du cinéma contemporain, des films qui interrogent le monde, ses fractures et ses réalités humaines. La projection a été suivie d’un talk avec le réalisateur philippin, l’occasion d’évoquer sa démarche artistique, ses choix de production et son approche singulière du cinéma, à la frontière entre fiction et documentaire. Récompensé par le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes 2016 pour Jaclyn Jose, Ma’ Rosa est une plongée vertigineuse dans le quotidien d’une famille modeste des Philippines confrontée à la précarité, à la corruption et aux dérives d’un système policier où la survie impose parfois des compromis douloureux. Mais au-delà de son regard social sans concession, le film est avant tout une expérience de cinéma physique, sensorielle et profondément humaine. Brillante Mendoza revendique une démarche atypique, celle d’une fiction qui emprunte au documentaire sa proximité, sa spontanéité et son urgence. Sa caméra portée, nerveuse, instable, accompagne les personnages au plus près, comme si elle partageait leurs inquiétudes, leurs hésitations et leurs silences. Une mise en scène qui place constamment les acteurs — et le réalisateur lui-même — dans une forme de mise en danger. Tourné avec un budget limité et en une dizaine de jours seulement, Ma’ Rosa tire sa force de ses contraintes. Les décors exigus renforcent cette sensation d’enfermement et de proximité avec les personnages. Chaque mouvement de caméra devient un geste de cinéma, chaque détail un fragment de réalité. Les plans-séquences, la durée des regards, les gestes du quotidien composent une narration où le spectateur n’observe pas simplement : il est immergé. Cette immersion doit beaucoup à la performance exceptionnelle des acteurs, particulièrement celle de Jaclyn Jose, bouleversante dans le rôle de Rosa, une mère prête à tout pour protéger les siens. Son jeu, tout en nuances et en retenue, porte la complexité d’un personnage pris entre nécessité économique, amour familial et dilemmes moraux. Le film frappe aussi par sa construction. Dès son ouverture, Brillante Mendoza installe une tension qui saisit le spectateur et l’entraîne dans un engrenage dont il devient difficile de sortir. La fermeture du film prolonge cette sensation d’étouffement, laissant une impression physique, presque une asphyxie, comme si la réalité sociale décrite ne laissait aucun espace pour respirer. En découvrant ce film, nous avons surtout découvert un cinéaste qui revendique un cinéma frontal, engagé et profondément humain. Un cinéma qui ne cherche jamais à embellir le réel, mais à le faire ressentir dans toute sa violence, sa fragilité et sa complexité. Lors du talk qui a suivi la projection au Théâtre Rainbow, Brillante Mendoza est revenu sur une méthode de travail aussi singulière qu’exigeante.
Si ses acteurs sont des professionnels, ils ne disposent pourtant jamais d’une connaissance complète du scénario. Le réalisateur ne leur livre que des indications minimales, les laissant construire progressivement leurs personnages au fil du tournage. Seul Mendoza connaît l’ensemble des rouages narratifs et la trajectoire du film. Cette part d’inconnu est pleinement assumée. Elle place les comédiens dans un état de disponibilité permanent, où chaque réaction conserve une part d’instinct et de vérité. Une liberté aussi féconde que périlleuse, qui constitue une véritable mise en danger pour les acteurs comme pour le cinéaste lui-même. Rien n’est figé, rien n’est entièrement prévisible. Cette absence de certitudes devient un enjeu de création recherché, dont Mendoza demeure le seul garant, portant à lui seul la structure de l’œuvre. Cette méthode trouve son prolongement dans sa mise en scène. La caméra portée, nerveuse, au plus près des corps, refuse toute démonstration esthétique. Elle bouscule, désoriente parfois, et accompagne cette écriture de l’incertitude où le sens ne s’impose jamais d’emblée, mais se construit organiquement, au cœur même du chaos du réel. C’est dans cette démarche, à la frontière du documentaire et de la fiction, que réside toute la singularité du cinéma de Brillante Mendoza.




