Crédit d’honneur à taux zéro : Ambition sociale et défi de mise en œuvre
Présenté comme un nouvel outil de financement sans intérêts ni garanties, le crédit d’honneur à taux zéro suscite autant d’espoirs que de questions. Une semaine après son entrée en vigueur, experts et observateurs appellent à clarifier les modalités de son application.
La Presse — Une semaine après la publication du décret n°2026-148 du 23 juillet 2026, le crédit d’honneur à taux zéro continue de susciter de nombreuses interrogations. Destiné à soutenir les ménages, les porteurs de microprojets, les PME et les sociétés communautaires, ce nouveau mécanisme se distingue par l’absence d’intérêts, de garanties et de frais de dossier. Si sa vocation sociale fait largement consensus, plusieurs spécialistes estiment que sa réussite dépendra avant tout de la clarté de ses modalités d’application.
Publié au Journal officiel le 24 juillet, le décret rend opérationnel un dispositif prévu par la loi n°41-2024 portant réforme du régime des chèques. Il impose aux banques de consacrer au moins 8 % des bénéfices réalisés au titre de l’exercice 2025 au financement de crédits d’honneur. Les particuliers peuvent solliciter un prêt pouvant atteindre 5.000 dinars pour financer des besoins de consommation. Les porteurs de microprojets peuvent bénéficier d’un financement allant jusqu’à 10.000 dinars, tandis que le plafond est fixé à 25.000 dinars pour les PME et les sociétés communautaires. La durée maximale de remboursement est de deux ans, avec une période de grâce pouvant atteindre six mois.
Ouvert à tous… mais sous réserve de l’examen des banques
Invité sur les ondes d’une radio privée, le conseiller fiscal et enseignant universitaire Mohamed Salah Ayari a tenu à dissiper plusieurs malentendus apparus dès la publication du décret. Selon lui, le crédit destiné aux particuliers est ouvert à l’ensemble des personnes physiques, sans distinction de profession ou de statut. Fonctionnaires, salariés, commerçants ou agriculteurs peuvent ainsi déposer une demande. En revanche, il insiste sur le fait que la déclaration sur l’honneur ne garantit pas automatiquement l’octroi du financement. Chaque dossier devra être examiné par la banque concernée, qui dispose d’un délai maximal de dix jours ouvrables pour notifier sa décision. En cas de refus, celle-ci devra être motivée. Si le décret interdit aux banques d’exiger une garantie, une caution, une assurance ou des frais d’étude, il ne les prive pas de leur pouvoir d’appréciation quant à la capacité de remboursement du demandeur. Mohamed Salah Ayari rappelle également qu’il ne s’agit ni d’une aide sociale ni d’une subvention. « Un crédit sans intérêts reste un crédit », souligne-t-il. Les sommes empruntées devront être intégralement remboursées et, en cas de défaut de paiement, les banques conserveront la possibilité d’engager les procédures prévues par la législation en vigueur.
Une enveloppe de plus de 120 millions de dinars
Le financement du dispositif repose exclusivement sur les bénéfices réalisés par les banques en 2025. Selon Mohamed Salah Ayari, l’obligation d’affecter 8 % de ces bénéfices représenterait une enveloppe globale d’environ 120 millions de dinars, dont au moins la moitié devra être réservée aux PME et aux sociétés communautaires.
Cette estimation rejoint celle avancée par le député Imed Aouled Jebril, qui évalue les ressources mobilisables à près de 129 millions de dinars sur la base des résultats publiés par une dizaine d’établissements bancaires. Au-delà des estimations financières, plusieurs économistes s’interrogent sur les conditions de mise en œuvre du dispositif. Pour sa part, l’universitaire Aram Belhadj estime que le mécanisme répond à une logique sociale assumée, mais considère que plusieurs zones d’ombre subsistent. Sa première réserve concerne le rôle confié aux banques. Celles-ci sont appelées à accorder des crédits sans intérêts tout en assumant pleinement le risque de crédit, alors même que leur activité repose traditionnellement sur l’évaluation et la rémunération de ce risque. Selon lui, cette situation pourrait conduire certains établissements à privilégier les dossiers jugés les moins risqués, au détriment de l’objectif d’inclusion financière poursuivi par le décret. L’économiste relève également que le texte ne précise pas les critères qui permettront d’apprécier la solvabilité des demandeurs. Si le principe d’égalité entre les bénéficiaires est affirmé, une large marge d’appréciation demeure laissée aux banques, ce qui pourrait conduire à des pratiques différentes d’un établissement à l’autre. Enfin, Aram Belhadj juge que l’enveloppe financière prévue reste relativement limitée au regard de la demande potentielle. À son avis, le succès du dispositif dépendra largement du suivi assuré par la Banque centrale de Tunisie afin de garantir une application homogène des nouvelles dispositions. Si le principe du crédit d’honneur à taux zéro est globalement salué pour sa dimension sociale, son efficacité dépendra désormais de sa mise en œuvre concrète. La publication de procédures claires, une communication renforcée auprès des citoyens et une application transparente par les banques seront déterminantes pour transformer cette mesure en un véritable levier d’inclusion financière et de soutien à l’investissement.



