Mes Humeurs : Eloge de la virgule
La Presse — Un court ouvrage en hommage au directeur des Éditions de Minuit. Et une gratitude de l’auteur à un homme qui a marqué le monde de l’édition française, un homme rigoureux, sans concession dans sa vie, comme dans son travail (les deux se confondent chez lui).
Le style de Jean Echenoz (un écrivain majeur) est attachant, apparemment simple, sans esbroufe; j’imagine le gros travail nécessaire pour parvenir à cette simplicité du langage. Il existe des écrivains qui impressionnent par l’abondance de leurs effets ; Echenoz, lui, séduit par leur absence. Tout semble couler de source, comme si les mots avaient toujours occupé cette place, comme si la phrase s’était écrite d’elle-même. C’est sans doute là l’un des plus grands artifices de la littérature : donner l’illusion de la facilité quand chaque ligne est le fruit d’un patient travail d’orfèvre.
L’auteur voue une admiration assumée à son éditeur, celui qui a régné pendant plusieurs décennies sur les Éditions de Minuit et qui aura accompagné quelques-uns des plus grands écrivains français de la seconde moitié du XXe siècle : Jérôme Lindon. Il ne fut pas seulement un éditeur ; il fut un lecteur redoutable, un découvreur de talents, un homme dont les convictions littéraires ne souffraient aucun compromis. Chez lui, publier relevait moins du commerce que d’un engagement. Il défendait ses auteurs avec une fidélité qui forçait le respect, tout en exigeant d’eux une rigueur absolue.
Plusieurs rencontres entre les deux hommes sont relatées avec délice. Elles révèlent autant la personnalité de Lindon que celle d’Echenoz, faite de discrétion, d’humour et d’une profonde reconnaissance. À travers ces souvenirs, le lecteur découvre une relation où l’estime mutuelle s’exprime davantage par le travail que par les démonstrations affectives.L’une de ces rencontres révèle la teneur, la beauté et la richesse de leurs entretiens. Une après-midi entière à discuter d’une virgule. Je reproduis ce passage, principalement pour ceux qui admirent la « confection» d’une phrase et portent attention à l’esthétique du style.«…Sauf, presque chaque fois, sur la question des virgules, seule divergence esthétique de fond entre nous. Jérôme Lindon est partisan, dès que possible, d’une scansion démonstrative de la phrase à l’aide de virgules, alors que je soutiens qu’il vaut mieux, tant qu’on peut, s’en passer, et que le rythme interne de la phrase doit pouvoir se soutenir seul sans qu’on y ait recours. Parfois, sur telle virgule, c’est moi qui cède, mais quand même c’est quelquefois lui sur telle autre».
Ce qui est fascinant dans cet extrait, c’est de savoir qu’il se trouve, en ce siècle de vitesse et d’immédiateté, des gens capables de consacrer plusieurs heures à débattre de la place d’une simple virgule. Cela peut faire sourire. Pourtant, cette exigence dit tout d’une certaine idée de la littérature. Pour ces hommes, la ponctuation n’est pas un simple code typographique : elle est une respiration, une musique, une manière d’organiser la pensée et de conduire le lecteur. Déplacer une virgule, c’est parfois modifier l’équilibre d’une phrase, sa cadence, voire son sens le plus intime.
Cette lecture me renvoie à une courte discussion (certes pas aussi étoffée) avec le romancier et grand critique Hédi Kaddour (Prix de l’Académie française pour Les Prépondérants). Je lui avais fait remarquer qu’il employait fréquemment le point-virgule dans ses romans. «En effet, c’est l’influence de Claude Simon», me répondit-il. Cette confidence ( ou réponse), apparemment anodine, m’avait frappé. Elle rappelle combien un écrivain hérite aussi d’une musique, d’un souffle, parfois d’un simple signe de ponctuation transmis par ceux qu’il admire.
Comme quoi, le style interne d’une phrase, et, au fond, celui de toute une œuvre dépend souvent de la respiration d’une ponctuation. Un point, un point-virgule, une exclamation, ne sont jamais innocents, ils imposent un tempo, créent une attente, suspendent ou précipitent le sens. Le bon lecteur finit par entendre cette musique silencieuse ; le grand écrivain, lui, la compose. Et lorsqu’un éditeur de la trempe de Jérôme Lindon accepte de passer un après-midi entier, parfois plus longtemps sur une virgule, il rappelle que la littérature est aussi un art de l’infiniment petit, où le détail devient la condition même de la beauté d’une œuvre.



