Culture

Najat Aâtabou à Hammamet : Le retour d’une voix unique

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  • 10 août 2026
  • 7 min de lecture
Najat Aâtabou à Hammamet : Le retour d’une voix unique

Après une longue absence des scènes tunisiennes, Najat Aâtabou a retrouvé, samedi soir, le public du Festival International de Hammamet. Un théâtre plein, des refrains repris en chœur, des corps qui dansent et une artiste qui, à plus de quarante ans de carrière, conserve cette capacité rare à transformer un concert en moment de partage. Une soirée qui illustre aussi le choix audacieux d’un festival qui ne se contente pas de suivre les recettes du mainstream commercial oriental.

La Presse — Il y a des soirées qui font plus que remplir un théâtre. Elles racontent quelque chose d’un festival, de ses choix, de son public et de sa capacité à sortir des sentiers battus. La soirée de Najat Aâtabou à Hammamet en est une. Le Festival International de Hammamet nous réserve décidément des rendez-vous mémorables. Il ne suit pas toujours la voie la plus facile, celle d’une programmation dominée par les grandes figures du mainstream commercial du Moyen-Orient. Il ose regarder ailleurs, chercher d’autres voix, d’autres traditions musicales, d’autres artistes qui ont construit leur carrière sur des chemins moins balisés. Inviter Najat Aâtabou en Tunisie, après une longue absence, relevait de cette volonté de tester, encore une fois, les marges du conventionnel. Et le public a répondu présent.

Les gradins étaient remplis. On sentait une véritable attente, mais surtout un plaisir évident à retrouver une artiste qui n’avait pas foulé les scènes tunisiennes depuis longtemps. Les spectateurs étaient venus écouter ses chansons, bien sûr, mais aussi retrouver des rythmes, une manière de chanter, une musique populaire marocaine qui, malgré son immense succès, occupe aujourd’hui moins de place sur nos grandes scènes que les productions venues d’ailleurs. Avec Najat Aâtabou, c’est une autre géographie musicale qui s’est invitée à Hammamet. Najat Aâtabou n’entre pas simplement sur scène. Elle y arrive avec un rituel. Sa troupe installe d’abord la musique. Le rythme est déjà là, presque avant elle. Puis les voix lancent, plusieurs fois, comme dans une transe,  l’appel : « Hay jat Najat ! » Et Najat arrive. La réponse du public est immédiate, fervente. Elle n’a pas besoin de beaucoup de temps pour prendre possession de la scène. Elle connaît son public et le public la connaît. Les chansons sont là, dans les mémoires. Les refrains circulent naturellement d’un bout à l’autre du théâtre. On chante, on danse, on applaudit. Il y a dans cette rencontre quelque chose de profondément populaire, au sens noble du terme. Une artiste qui n’a jamais cherché à se fabriquer une image sophistiquée pour séduire les scènes internationales et un public qui n’attend pas d’elle autre chose que ce qu’elle est : Najat Aâtabou. Celle que l’on surnomme la « lionne de l’Atlas » a construit son parcours loin de l’hégémonie de la chanson orientale. Elle s’est imposée avec le chaâbi marocain, cette musique qui puise dans le quotidien et dans les réalités de la société. Une musique qui parle aux gens parce qu’elle parle d’eux. Ce qui distingue aussi Najat Aâtabou, c’est la place qu’elle accorde aux mots. Elle aurait voulu être avocate pour défendre les droits des femmes. La vie l’a conduite vers la musique, mais elle n’a jamais abandonné cette ambition première : défendre, raconter, donner une voix. Elle chante et écrit une grande partie de ses textes. Ses chansons parlent d’amour, de couple, d’infidélité, de séparation, d’injustice, des rapports entre les hommes et les femmes. Rien de très éloigné de la vie réelle. Rien de très éloigné non plus des préoccupations de celles et ceux qui l’écoutent. Sa force est précisément là : elle ne théorise pas les problèmes. Elle les raconte.

On pourrait presque dire que Najat tient depuis des décennies un immense courrier du cœur. Elle reçoit les lettres de femmes qui lui racontent leurs histoires, leurs difficultés, leurs déceptions. Elle écoute. Puis elle transforme ces confidences en chansons. Une manière singulière de répondre à leurs préoccupations, mais aussi de les faire entrer dans l’espace public. Son engagement a également trouvé une expression originale dans une chanson consacrée à la Moudawana. En mettant en musique et en paroles des éléments du code marocain de la famille, elle participe à sa vulgarisation et à sa diffusion auprès d’un public qui n’est pas nécessairement celui des débats juridiques ou politiques. Chez elle, le populaire est donc aussi un espace de transmission. Najat Aâtabou s’est imposée au Maroc comme l’une des grandes figures du chaâbi. Sa carrière, commencée très jeune, s’est construite autour d’une voix reconnaissable, d’un tempérament affirmé et de chansons qui ont circulé bien au-delà des frontières marocaines. Elle a connu les succès, les tournées et les salles combles. Ses chansons sont devenues des morceaux de mémoire collective, repris par plusieurs générations. Au Maroc, mais aussi auprès des communautés marocaines à travers le monde, son nom reste associé à cette musique populaire qui ne cherche pas à dissimuler ses racines.

Son parcours est d’autant plus singulier qu’elle a réussi à s’imposer dans un univers musical longtemps dominé par les grandes voix orientales. Elle n’a pas eu besoin de s’y conformer. Elle a construit son propre langage, son propre public et sa propre esthétique.

À Hammamet, cette fidélité à elle-même était palpable. Bien sûr, la formule musicale repose sur des rythmes qui peuvent parfois se répéter. Certains motifs reviennent, certaines chansons s’inscrivent dans une construction familière. Mais le public ne s’en lasse pas. Parce que le concert n’est pas seulement une succession de titres. C’est une célébration. Et Najat Aâtabou possède cette capacité rare à faire de la répétition un rituel partagé. Elle sait saisir son public. Elle sait lui parler, le faire chanter, le faire danser. Elle remplit la scène par un charisme qui ne repose ni sur les artifices ni sur la surenchère. Sa présence suffit. Ce soir-là, il y avait surtout le bonheur de retrouver une artiste qui avait manqué aux scènes tunisiennes. Le bonheur d’entendre une musique qui nous est proche et qui, pourtant, est devenue moins présente. Le bonheur aussi de constater qu’un public peut encore répondre massivement à une proposition qui ne relève pas forcément des choix les plus attendus. C’est peut-être cela, finalement, que l’on attend d’un festival : qu’il nous surprenne, qu’il nous déplace, qu’il nous rappelle que la musique populaire ne se résume pas aux tendances du moment. À Hammamet, Najat Aâtabou n’a pas seulement donné un concert. Elle a retrouvé un public. Et lorsque le public entier reprend ses chansons, lorsque les corps se mettent à danser dès que  la voix de la troupe ait annoncé son arrivée — « Hay jat Najat ! » — on comprend que certaines absences n’effacent rien. Et  la soirée de Najat à Hammamet fut un moment de pur plaisir, c’est une célébration avec une artiste qui sait saisir son public, elle remplit la scène par un charisme rare, et un engagement sans faille.

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Auteur

Asma DRISSI

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