Tribune – Le monde se recompose : Celui qui maîtrisera la géographie façonnera le XXIe siècle
La guerre contre l’Iran n’est pas, à elle seule, le véritable enjeu. Ce qui se joue aujourd’hui est bien plus vaste : une compétition pour le leadership mondial, du Golfe à la Méditerranée. Et, pour nous, Tunisiens, une question fondamentale se pose : quelle sera la place de la Tunisie lorsque la nouvelle architecture du monde aura achevé de se dessiner?
Il existe des guerres qui changent les gouvernements. Et il en existe d’autres qui changent la carte du monde. Ce que nous observons aujourd’hui semble relever de cette seconde catégorie.
La récente guerre avec l’Iran ne saurait être réduite à une confrontation militaire ni à un nouvel épisode des tensions qui traversent le Moyen-Orient. Elle s’inscrit dans des transformations internationales beaucoup plus profondes, qui redéfinissent progressivement les rapports de force mondiaux.
Analyser ces bouleversements sous le seul angle militaire serait une erreur. Car la véritable bataille ne porte plus uniquement sur le contrôle des territoires. Elle concerne désormais les routes maritimes, l’énergie, les technologies, les chaînes d’approvisionnement, l’intelligence artificielle, les données et, plus largement, toutes les infrastructures stratégiques qui détermineront la puissance économique des nations au cours des prochaines décennies.
Le monde est entré dans une nouvelle phase. La question n’est donc plus seulement de savoir qui gagnera la guerre. Elle devient : qui gagnera la bataille de la géographie ?
Les États-Unis ne considèrent plus le Moyen-Orient uniquement comme une région pétrolifère. Il constitue également un point d’appui stratégique permettant d’influencer les flux commerciaux et énergétiques entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique.
La Chine, de son côté, ne voit pas dans le Golfe un simple fournisseur d’énergie. Elle y voit un maillon essentiel de la continuité de sa puissance industrielle et économique.
La Russie considère, quant à elle, le maintien de son influence sur le sud comme un élément de sa sécurité nationale et de son statut de puissance internationale.
Parallèlement, les puissances régionales refusent de plus en plus d’être de simples terrains d’affrontement entre grandes puissances. Elles cherchent à développer leurs propres stratégies, à diversifier leurs alliances et à préserver leurs intérêts dans un monde qui évolue progressivement vers une pluralité de centres de pouvoir.
Les États-Unis veulent-ils réellement faire tomber l’Iran ?
Cette question occupe une place importante dans les analyses stratégiques.
Les positions officiellement affichées par Washington se sont principalement concentrées sur la nécessité d’empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et de limiter ses capacités militaires et son influence régionale, davantage que sur la disparition de l’État iranien lui-même.
Une lecture stratégique consiste donc à considérer que l’objectif pourrait être de contenir et de rééquilibrer la puissance iranienne plutôt que de provoquer l’effondrement de l’Iran.
Un État iranien totalement déstabilisé pourrait, en effet, provoquer un chaos régional considérable et créer un vide susceptible de profiter à d’autres puissances, notamment la Chine et la Russie.
Selon cette lecture, la stratégie américaine relèverait davantage de la gestion des rapports de force que d’une volonté d’anéantissement de l’État iranien. Il convient néanmoins de le préciser : il s’agit d’une analyse géopolitique, et non d’un objectif officiellement déclaré.
Mais l’Iran ne représente qu’une partie d’un échiquier beaucoup plus vaste.
Le Golfe au cœur de la rivalité sino-américaine
La Chine constitue aujourd’hui le principal concurrent stratégique des États-Unis, et le Golfe représente l’une des zones essentielles de cette compétition.
Une part importante des approvisionnements énergétiques indispensables à l’économie chinoise transite par cette région et par le détroit d’Ormuz. La sécurité du Golfe dépasse donc largement les frontières du Moyen-Orient : elle constitue désormais une composante de l’équilibre économique mondial.
Celui qui possède une capacité d’influence sur les routes de l’énergie, du commerce et des marchandises dispose nécessairement d’un puissant levier géopolitique.
Le Golfe ne sera peut-être pas en permanence le théâtre d’une guerre conventionnelle, mais il restera l’une des principales zones de compétition stratégique mondiale.
Car les prochaines confrontations ne se joueront pas uniquement avec des avions, des missiles ou des chars. Elles se joueront aussi dans les ports, les corridors maritimes, les réseaux énergétiques, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les centres de données, les chaînes logistiques et les grands investissements internationaux.
Dans ce contexte, le rapprochement sécuritaire et stratégique entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan mérite une attention particulière. Il traduit une évolution dans la réflexion stratégique de plusieurs puissances régionales : la volonté de diversifier leurs partenariats et leurs capacités de défense plutôt que de dépendre exclusivement d’une seule grande puissance.
Cette dynamique associe potentiellement la puissance financière et économique saoudienne, les capacités industrielles et militaires turques et l’expérience stratégique et tactique pakistanaise.
Cela ne signifie évidemment pas que les États-Unis disparaissent de l’équation régionale. Mais ils ne constituent plus nécessairement l’unique référence autour de laquelle s’organisent toutes les stratégies de sécurité.
La puissance du XXIe siècle aura de nouveaux visages
Les critères de puissance sont eux-mêmes en train de changer.
Dans les décennies à venir, la place d’une nation ne sera pas déterminée uniquement par la taille de son armée.
Elle dépendra aussi de ses ports, de ses aéroports, de ses centres de données, de ses réseaux énergétiques, de ses universités, de sa recherche scientifique et de sa capacité à attirer les investissements, les technologies, les talents et les compétences.
Les guerres modernes ne se terminent d’ailleurs pas lorsque les armes se taisent. Une autre bataille commence alors : celle de la reconstruction, de la redistribution des investissements et de la définition des nouvelles routes commerciales.
C’est précisément à ce moment que s’ouvrent les grandes opportunités pour les pays capables d’anticiper.
Alors que tous les regards se tournent aujourd’hui vers le Golfe, la rive sud de la Méditerranée pourrait devenir l’un des grands espaces de croissance lors des prochaines décennies.
Le Maroc continue de renforcer son positionnement industriel et logistique. L’Algérie dispose de ressources considérables dans les domaines de l’énergie et des minerais. Quant à la Libye, si elle parvient à retrouver durablement la stabilité, elle pourrait devenir un immense marché d’investissement et de reconstruction.
Et la Tunisie ?
La Tunisie dispose d’un avantage différent.
Elle n’est pas le pays le plus riche en ressources naturelles, mais elle bénéficie d’une position géographique exceptionnelle : au cœur de la Méditerranée, à proximité immédiate de l’Europe et à l’intersection naturelle de trois espaces stratégiques : l’Europe, l’Afrique et le monde arabe.
Mais la géographie, à elle seule, ne construit jamais une puissance.
Singapour n’est pas devenue un centre économique mondial grâce à sa superficie. Dubaï ne s’est pas imposée uniquement grâce au gaz liquéfié. Et la Turquie n’est pas devenue une puissance industrielle grâce à sa seule position géographique.
Ces expériences ont un point commun : elles ont transformé leur position géographique en projet national, en investissant massivement dans les infrastructures, l’éducation, l’industrie, l’innovation, la logistique et la gouvernance.
C’est précisément là que réside l’opportunité historique de la Tunisie.
Lorsque les guerres redessinent les zones d’influence, les nations visionnaires n’attendent pas la fin des conflits pour réfléchir à leur avenir. Elles commencent immédiatement à construire leur place dans le monde qui se façonne.
La Tunisie doit penser à l’horizon 2075
Notre pays a besoin d’une vision nationale qui dépasse les échéances politiques et les urgences quotidiennes.
Une véritable stratégie à l’horizon 2075 devrait notamment reposer sur la réalisation d’un grand port en eaux profondes capable de connecter l’Asie, l’Afrique et l’Europe ; la construction d’un nouvel aéroport international à vocation de hub intercontinental ; la réalisation progressive de notre souveraineté énergétique ; le développement de pôles industriels et technologiques ; l’implantation de centres de données ; et surtout une révolution profonde de l’éducation, de la recherche scientifique et de l’administration.
Car la plus grande richesse du XXIe siècle ne sera ni le pétrole ni le gaz.
Ce sera l’être humain capable de créer, d’innover, de produire et de maîtriser la technologie.
Si nous parvenons à bâtir ce projet, la Tunisie ne sera plus un pays contraint de chercher chaque année de nouveaux financements pour équilibrer ses comptes.
Elle pourra financer une partie croissante de son développement par sa propre production, exporter davantage de biens, de services et de technologies et devenir une plateforme économique et logistique majeure entre l’Europe et l’Afrique.
L’histoire nous enseigne que les grandes transformations mondiales ne se décident pas uniquement sur les champs de bataille. Elles se décident également dans les ports, les aéroports, les centres technologiques, les universités et les lieux où se prennent les grandes décisions économiques.
Le monde est aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle époque.
La question ne sera bientôt plus : qui a gagné la guerre?
Mais plutôt : qui a gagné l’avenir ?
Pour la Tunisie, l’essentiel n’est donc pas seulement de suivre ce qui se passe dans le Golfe ou en Iran. Nous devons nous poser une question beaucoup plus importante, celle de savoir qui déterminera le destin des générations futures :
Quelle sera la place de la Tunisie lorsque la nouvelle carte du monde aura été définitivement dessinée ?
Si nous nous dotons d’une vision à l’horizon 2075 et si nous investissons réellement dans l’être humain, l’énergie, les infrastructures, l’industrie, la technologie et l’économie productive, notre position géographique pourra devenir l’une de nos plus grandes sources de puissance et de prospérité.
Mais si nous continuons à gérer exclusivement les crises quotidiennes avec une vision de court terme, les nouvelles routes du commerce, de la technologie et de l’investissement se construiront autour de nous, sans nous.
Et nous découvrirons, dans quelques années, que nous avons laissé passer une opportunité historique qui ne se représentera peut-être plus.
L’Histoire n’attend pas les indécis. Et la géographie ne récompense que les nations qui possèdent une vision, une volonté et un leadership capable de transformer une position sur la carte en véritable projet d’État.
H.B.
(*) Député indépendant à l’Assemblée des représentants du peuple



