Du bureau de tabac à l’épicerie de quartier, cet été, le consommateur tunisien fait face à un rationnement certes insidieux, mais dont le constat est bien réel. Aux ruptures épisodiques et chroniques des denrées alimentaires s’ajoute désormais une crise d’approvisionnement inédite du marché des cigarettes. Un manque qui alimente la spéculation et pèse lourdement sur les budgets.
En ce milieu d’été, le quotidien des ménages tunisiens est rythmé par une quête permanente et usante pour se procurer des produits de consommation courante. En faisant leurs courses habituelles, les consommateurs reviennent avec un panier presque vide et pourtant, un portefeuille totalement évidé. Dans les épiceries, le choix se fait très limité. Plusieurs marques affichent absents des étals et plusieurs denrées se font désirer.
Mais ceux qui sont le plus impactés demeurent les fumeurs. Depuis la fin du mois de juillet, les habitudes des fumeurs sont profondément bouleversées par une pénurie aiguë de tabac qui frappe l’ensemble des points de vente agréés. Les vitrines des buralistes se vident de la quasi-totalité des productions nationales, européennes et des gammes intermédiaires, laissant les consommateurs face à l’offre exclusive de deux ou trois grandes marques américaines vendues à des tarifs inaccessibles pour les bourses modestes. Oui, le marché du tabac en Tunisie semble subir des perturbations d’approvisionnement caractérisées par des difficultés de distribution dans plusieurs débits et la propagation des cigarettes non conformes qui, en plus, se vendent cher !
Ce tarissement des sources officielles découlerait des tensions financières majeures qui paralysent les manufactures incapables d’assurer mes devises nécessaires à l’importation de la matière première brute et des composants de filtrage, ce qui contraindrait l’administration à rationner drastiquement les quotas distribués aux grossistes.
Cette crise du secteur du tabac ne constitue malheureusement pas un fait isolé. Ceci s’inscrit dans un paysage de restrictions bien plus global et qui touche directement la table des citoyens. Les rayons des grandes surfaces et des commerces de proximité affichent une absence persistante de produits alimentaires de première nécessité, au premier rang desquels le riz, dont la distribution publique reste sous perfusion en raison des difficultés de la filière d’importation publique. Et ce, au grand dam de ceux qui suivent un régime sans gluten !
Le secteur des produits dérivés de l’élevage subit aussi une trajectoire similaire tant les consommateurs déplorant une réduction de la diversité de l’offre en variétés fromagères disponibles sur le marché. Ce manque de diversité et ces ruptures intermittentes obligent les familles à modifier leurs habitudes nutritionnelles et à consacrer une part croissante de leur temps libre à la recherche des ingrédients les plus simples pour composer leurs repas quotidiens. Certes la pénurie n’a jusque-là pas concerné les produits de base. Mais ceci a contraint une large tranche de la société suivant des régimes alimentaires spécifiques à opter pour des substituts qui, eux, sont très chèrement payés.
Le prolongement de ces dysfonctionnements logistiques engendre des conséquences sociales délétères, caractérisées par l’explosion des circuits de vente parallèles et de la spéculation sous le comptoir. Qu’il s’agisse d’un paquet de cigarettes locales ou d’un sachet de riz, les marchandises rationnées voient leurs prix s’envoler de manière toute aussi vertigineuse qu’illégale ! Un kilo de riz coûte au bas mot 5 dinars chez les revendeurs qui profitent de la détresse des consommateurs. La mise est doublée pour les fumeurs qui doivent, pour le moins, payer 10 dinars pour un paquet de cigarettes se pliant ainsi devant des marges prohibitives imposées par les spéculateurs.
Et il faut dire que les fumeurs en Tunisie ne constituent entre 23,4 % et 25,1 % de la population âgée de 15 ans et plus ! Selon les rapports officiels de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les enquêtes démographiques nationales (MICS), les fumeurs en Tunisie représentent un bassin d’environ 2,2 millions de consommateurs réguliers. Ces derniers ont vu leurs dépenses doubler en l’espace de trois semaines ! Et cette précarisation du pouvoir d’achat serre l’étau autour d’une classe moyenne et populaire qui se retrouve prises en otage entre la réalité d’un marché intérieur marquée par la pénurie et la spéculation des vendeurs voraces et sans pitié.



