Amina Fakhet au Festival International de Carthage : Habitée par la scène
Après huit années d’absence, Amina a retrouvé la scène de Carthage, portée par le désir de renouer avec son public. Celui-ci a répondu massivement au rendez-vous, le 17 août dernier, lors de l’avant-dernière soirée de la 60e édition du Festival international de Carthage, pour un concert accompagné par l’Orchestre national, sous la direction du maestro Youssef Belhani, avec la participation de musiciens algériens.
La Presse — Imaginez une passion dévorante, viscérale, de celles qui nous consument, nous débordent et finissent par nous transcender. Et une voix, si précieuse, qui, au fil des années, n’a rien perdu de son superbe ni de sa puissance. Voilà ce qu’est Amina Fakhet.
Une passion qui l’habite et qui, sur scène, se manifeste avec une intensité presque « folle », mot que l’on cherche en vain à lui accoler, tant il semble difficile d’appréhender par les mots cet état de grâce, cet abandon qui la saisit lorsqu’elle chante et qui peut dépasser les âmes les moins en paix avec leur essence. Depuis ses débuts sur scène, elle l’exprime avec une ardeur intacte, s’enivrant sur scène de mélodies et de mots — chantant l’amour pour en faire une matière à rencontre et exaltant la passion en mouvements — jusqu’à sembler s’y fondre tout entière.
C’est précisément cette sincérité, cette spontanéité presque instinctive qui ont forgé la singularité de la diva et sa notoriété auprès du public, donnant plus de résonance à sa magnifique voix. Car la vérité est plus prompte à nous toucher.
L’état brut des choses, lorsqu’il échappe à toute maîtrise et à toute pose, nous renvoie à nos propres affects, à nos élans comme à nos fragilités, à cette condition d’« humains trop humains ».
Certains lui ont reproché cet état d’être, cette nature, estimant qu’elle finit par occulter sa voix, dotée d’un vibrato saisissant, et ne lui laissant pas l’espace nécessaire pour exister par elle-même, pour occuper à elle seule la scène. Mais peut-on demander à une fleur de retenir son épanouissement au moment même de la pleine floraison, et de ne pas offrir généreusement ses pétales à la lumière ? Peut-on demander au soleil de ne pas embraser le ciel par ses flammes de lumière ? Peut-on arrêter un taureau dans son élan lorsqu’un stimulus vient l’agiter, lui demander de ne pas piaffer, de ne pas gratter le sol, de ne pas charger… ?

Amina est ce taureau (une image qu’on lui emprunte), c’est d’ailleurs son signe astrologique, qu’elle a elle-même revendiqué lors de cette soirée, et le stimulus, c’est la musique, le public, l’amour…Tout ce qui la traverse et la met en mouvement, jusqu’à faire de son chant bien plus qu’une voix : un état d’abandon.
Ce concert à Carthage s’est ouvert sur une séquence chorégraphique portée par de jeunes danseuses, avant que les musiciens ne prennent le relais pour installer l’atmosphère qui allait accueillir celle que le public attendait. Apparaît alors Amina, soutenue par cette affection singulière qui l’unit depuis si longtemps à son public. Vêtue d’une robe éclatante d’un «rouge passion», elle accompagne « Mezelna Sahranine » de mouvements subtilement effectués, entourée des jeunes danseuses, dans une chorégraphie conçue par sa fille, Molka Aouij, chanteuse, comédienne et bien plus encore.
On a cru voir au départ une volonté de structurer sa présence scénique, de lui donner une dimension plus travaillée, plus maîtrisée. Mais, Dieu merci, il n’en était rien. C’était plutôt une manière de rendre hommage à sa propre conception de la scène et, surtout, de l’affirmer : la scène, pour Amina, est mouvement. « Je veux de l’amour, je veux de l’amour et de l’énergie, je vous aime tellement », lance-t-elle au public.
Celle qui, d’ordinaire, se donne sans compter, s’est pourtant quelque peu retenue ce soir-là. « Je me retiens, je me retiens. Je fais beaucoup d’efforts, mais c’est plus fort que moi », lance-t-elle, tout sourire. Le public lui répond alors en chœur, l’invitant à ne surtout pas se retenir.
Elle finira tout de même par desserrer, par petites touches, les liens qui semblent encore contenir cet élan qui la déborde. Elle se libère progressivement, comme pour mieux s’écrire sur scène et en recomposer les fragments qu’elle abandonne au public, déconstruisant au passage l’idée doxienne de ce que devrait être la présence scénique d’une diva.
On pouvait se passer des effets visuels projetés sur les écrans qui surplombaient la scène, l’essentiel se jouait ailleurs, là où se trouvait Amina, dans ses mouvements, dans cette soif d’amour qu’elle ne cesse d’exprimer : « Est-ce que vous m’aimez ? Moi, je vous aime ». Dans cette voix qui, après plus de trois décennies de carrière, continue à retentir avec la même force. Et dans sa relation presque physique avec le public qui lui a répondu avec la même ferveur spontanée, se laissant traverser par chacun de ses élans.
L’artiste a déployé la richesse de son univers, passant de la chanson sentimentale au tarab, de l’intime aux mélodies suspendues, puis aux rythmes populaires. Autant de registres qu’elle traverse en s’accordant aux mélodies lentes, se libérant sur les rythmes populaires, dansant, s’arrêtant à une note avant de repartir, encore et toujours…
Un seul mot d’ordre : l’amour, pour cette soirée où elle a revisité plusieurs de ses titres les plus connus, parmi lesquels « Sultan Hobak », « Aâl Jbin Aâsaba » dont on adoré le nouvel arrangement, « Wala Marra », mais aussi « Ahou Jeni » de Mohamed El Asouad, « Tchabah Essokkar » et « Enta Touâad W Tekhlef » d’Ahmed Mejri, ainsi que « Ya Raïs El Bhar » de Thamer Alouani.
Elle a également puisé dans le répertoire libyen de Mohamed El Rouafi, et a présenté « Mazel Bekri», un nouveau titre qui a trouvé un écho favorable auprès du public. Certains auraient aimé entendre plus de nouveautés, tandis que d’autres réclamaient quelques-uns de ses anciens titres, absents du programme de la soirée. Les nouveautés, l’artiste les a annoncées la veille du concert, lors d’une conférence de presse. A son public à Carthage, elle a déclaré dans un éclat de rire : « Ça va être de la fureur ! Au fait, là, je commence tout juste ma carrière ! ».
L’interprétation magistrale de « Ala Allah » et de « Raïs El Bahr », accueillie par une longue standing ovation, a semblé sonner l’heure des adieux.
Pourtant, ce moment, qui annonce inévitablement le départ de l’artiste tant aimée, s’est mué en une sorte de prologue, laissant une impression étrange de suspension, presque d’inachevé : la chanteuse a remercié les musiciens et le chef d’orchestre, Molka a ensuite présenté les jeunes danseuses et danseurs. Et Amina, qui avait auparavant rendu hommage à son public, a finalement quitté la scène sur les notes d’un dernier titre, entraînant avec elle, dans son départ, une partie de l’audience. Comme si, malgré les saluts, quelque chose résistait encore à la fin.



