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Analyse – Marchés et « main invisible » : De la théorie à la réalité du terrain

  • 23 août 2026
  • 8 min de lecture
Analyse – Marchés et « main invisible » : De la théorie à la réalité du terrain

Les tensions ponctuelles observées sur l’approvisionnement de plusieurs produits de consommation invitent à s’interroger sur les mécanismes qui régissent le marché tunisien. Régulation publique, circuits de distribution, disponibilité des produits et évolution des comportements des différents acteurs constituent autant de paramètres qui influencent son fonctionnement et sa capacité d’adaptation.

La Presse — Bientôt, la saison estivale prendra fin et la « crise » de l’eau minérale sera derrière nous ! Toutefois, rien ne rassure que le marché local est suffisamment et définitivement immunisé contre de nouvelles perturbations touchant, éventuellement, d’autres produits « critiques », puisque jusqu’à présent chacun des agents économiques garde une posture qui est la sienne : les professionnels de la production et de la distribution fonctionnent selon des routines acquises et maintenues pendant des décennies, l’Etat qui surveille et régule, mais assez fréquemment pris au dépourvu dès la moindre défaillance sur le marché et le consommateur qui subit et paye à tous les coups. En filigrane, des intermédiaires « invisibles » se faufilent pour tirer le maximum de gain dès la moindre faille sur la chaîne reliant la production à la consommation finale, engendrant psychose, perturbation et surtout spéculation et hausse des prix.

De la « régulation naturelle » ?

Le phénomène n’est pas nouveau et ne touche pas exclusivement la distribution de l’eau minérale pendant la saison estivale. Il avait touché de façon cyclique d’autres produits de consommation de masse comme le lait, il y a quelques années, la pomme de terre lors des années de sécheresse, le sucre qui continue de briller par son absence des rayons des grandes surfaces, le café subventionné, le mouton de l’aïd, l’huile d’olive, la farine et la semoule par moments, etc.

Du coup, une question fondamentale se pose : pourquoi la théorie de la « main invisible » d’Adam Smith ne fonctionne pas pour ramener le marché à son équilibre ? Ou alors existe-t-il une autre main invisible plus forte et plus manipulatrice qui continue de faire des siennes, subitement, impunément ?

À observer le déroulement des faits sur le marché tunisien, l’on s’aperçoit aisément que le principe de « régulation naturelle », sans intervention extérieure, ne fonctionne pas à tous les coups et que tous les acteurs ne trouvent pas forcément leurs comptes dans un marché où même s’il y a abondance de la production de certains produits, la loi de l’offre et de la demande ne permet pas de rétablir rapidement l’équilibre.

À chaud, la théorie de conspiration est fréquemment évoquée pour expliquer l’existence de manipulations à des fins politiques visant à déstabiliser le pays pour le compte de tierces parties qui ne sont pas explicitement citées. Soit, si la manipulation n’est pas complètement à exclure, elle ne pourrait, croit-on savoir, aller à bout que lorsque le terrain économique est littéralement propice à des exercices illicites aussi bien côté producteurs/distributeurs que côté consommateurs qui se plaignent certes, mais finissent, toujours, par se résigner à la volonté des spéculateurs qui sont tout de même présents sur le marché à visage découvert, donc connus ! Il ne faut pas omettre, non plus, que les pratiques spéculatrices ne sont liées ni à un contexte précis, ni à un pays précis.

La Tunisie avait connu des cycles pareils sur des produits qui ne constituaient pas des priorités comme les bananes, le ciment, le thé et autres… Les comploteurs jouent, au fait, sur l’émergence de fragilités, même conjoncturelles, pour déclencher leur stratagème. Lequel stratagème, peut-on constater, même s’il parvient à marquer des points pour perturber l’approvisionnement, demeure loin d’avoir, à lui seul, la capacité critique au point de renverser le système…

Au ministère du Commerce, où les chiffres ne révèlent pas forcément d’anomalies entre l’offre et la demande, le discours officiel rejette souvent l’existence de perturbation de l’approvisionnement. Pourtant, certains produits sont introuvables ! Récemment, lors d’une réunion des directeurs régionaux, le ministre Samir Abid a plaidé pour une action proactive afin que l’action du ministère ne se limite pas à corriger les perturbations ponctuelles, mais à se doter d’une capacité d’anticipation pour éviter leur transformation en crises susceptibles d’affecter les citoyens ou d’ébranler la confiance dans le marché et la régularité de l’approvisionnement. Le maintien du pouvoir d’achat et la consolidation du rôle social de l’État sont des lignes directrices, selon le ministère.

Comment fonctionne le marché tunisien?

Pour des raisons complexes, liées à la compétitivité pays mais aussi au pouvoir d’achat et au niveau général des salaires, la Tunisie applique une politique composite des prix et de l’approvisionnement. La plupart des produits sont certes soumis à la logique de l’économie du marché, mais nombreux prix sont encadrés par l’Etat et d’autres sont carrément fixés à la production, à la distribution ainsi qu’à la consommation, même s’ils sont confiés à des opérateurs privés.

Ces derniers s’engagent totalement au respect des règles fixées par l’Etat qui donne des appuis et une assistance en contrepartie. C’est un système qui confère une certaine stabilité au marché local, source également de stabilité sociale, mais, d’un autre côté, le soumet à un certain stress empêchant son expansion rapide et permettant l’intrusion conjoncturelle d’acteurs illégaux, perturbateurs et forcément en quête de gains rapides et froids…

La régulation se fait soit par la dissuasion, soit par des subventions régies par des lois, soit par la programmation de la production et du stockage ou encore par l’importation, le cas échéant, en fonction des capacités de la balance des paiements. C’est ce qui se traduit par l’existence, assez souvent, de deux fourchettes de prix (local vs importé) et par l’intervention ponctuelle de spéculateurs pour défendre les intérêts de certains et empêcher les prix de se stabiliser conformément à la volonté régulatrice de l’Etat.

Avec le temps, les spéculateurs se sont organisés et se sont dotés de moyens financiers et logistiques, allant jusqu’à imposer leur loi, mais de façon limitée dans le temps et dans l’espace. Aussi, l’absence de digitalisation totale des opérations commerciales entrave jusque-là le suivi à la trace de tout produit émis sur le marché et la prolifération d’acteurs « invisibles » aux effets néfastes sur la transparence et l’honnêteté des opérations commerciales.

Comment peut-on alors expliquer la disparition par millions de bouteilles d’eau minérale, le détournement par tonnes de sucre vendu en vrac ou emballé et l’inexistence quasiment continue de café destiné à la consommation familiale (à environ 20 dinars le kilo). Pour les viandes rouges, c’est encore pire, nombreux bouchers ont changé d’activité, alors que l’agneau est pourtant disponible dans les campagnes et les petites exploitations.

Quelles solutions ?

A défaut d’une production abondante à même d’inonder le marché, les spéculateurs continueront de trouver des brèches, surtout en cas de baisse significative de l’offre et notamment en l’absence d’un système de traçabilité électronique couvrant toute la distribution du début jusqu’à la fin. C’est un chantier en cours au ministère de tutelle.

L’identification et la répertoriarisation de tous les intervenants est également importante et mise sur la table dans le but de déterminer avec exactitude qui fait quoi sur le marché afin de limiter les intrusions. Aussi, tout un travail de modernisation est envisagé à moyen et long termes afin de passer à un palier supérieur des transactions commerciales, qu’il s’agisse de transparence ou d’optimisation.

Entretemps, beaucoup de consommateurs ont procédé à l’installation de filtres et d’osmoseurs pour régler définitivement les pénuries de l’eau en bouteille, beaucoup d’autres, disposant de suffisamment d’espace, sont revenus aux petits élevages domestique tels que les chèvres pour se procurer du lait, des poules pour produire ses propres œufs, une brebis pour obtenir gratuitement dans quelques mois son mouton de l’aïd, une micro-autosuffisance quoi… Mais est-ce suffisant ?

Auteur

Lassâad BEN AHMED

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