Entretien avec le sociologue Mohamed Jouili : Narcissisme numérique : quand l’intime devient spectacle
Utiliser les réseaux sociaux pour se mettre en scène face à un public avide de voyeurisme est monnaie courante dans notre société. Cette dernière était pourtant jugée comme étant assez conservatrice pour ne pas enfreindre aux valeurs communes… L’espace privé ne l’est plus en réalité ! Tout ce que vivent les personnes qui convertissent leurs comptes virtuels en des espaces publics est partagé, dans l’ici-maintenant.
Même les émotions les plus nobles sont soumises aux règles de la rentabilité économique ! Comme si la société avait décidé de changer de visage, entraînée qu’elle est vers une nouvelle idéologie, celle de la suprématie du paraître !
Pour mieux comprendre ce phénomène social, nous avons sollicité l’avis de Mohamed Jouili, sociologue, qui a accepté de nous éclairer sur la question.
La Presse — Les réseaux sociaux semblent excéder leur rôle initial de moyen de communication pour s’avérer, désormais, des scènes où des personnes exposent leurs vies, contrecarrant toute logique d’intimité, de confidentialité et même de bienséance. Comment définissez-vous ce phénomène social ?
Nous sommes face à l’injonction du paraître. Il s’agit d’une nouvelle idéologie où le paraître surpasse l’être humain. Elle se traduit, entre autres, par une nouvelle façon de participer à la vie publique. Les réseaux sociaux en sont les supports.
Comment expliquez-vous cette transgression préméditée du principe de l’intimité et de la vie privée dans l’espace virtuel ?
Il y a, en effet, d’un basculement de frontière entre l’intime et le public au point de ne plus savoir où commence la vie publique et où se termine la vie privée. Aussi, l’individu se sente-t-il dans l’obligation de se mettre en scène, voire en avant. Il faut admettre que l’individu a changé de place dans la société.
Il n’est plus à la merci des institutions idéologiques qui se chargeaient de le structurer, de le guider. Depuis quelque temps, l’acteur a dépassé le système et les cultures qui ne répondent plus à ses ambitions. Il s’affiche via son mérite qu’il a forgé lui-même, et selon ses propres convictions.
Finalement, le mérite n’est plus une production sociale, mais plutôt une création individuelle, personnelle. Suite au déplacement dont il a fait l’objet, le mérite n’est plus axé sur des convictions sociales et culturelles conventionnelles comme l’ascension sociale, le niveau intellectuel ; mais plutôt sur des choses simples, voire banales. Le fait d’aller à la plage, par exemple, est considéré comme une forme de mérite pour ceux qui se mettent en scène.
Qu’est-ce qui anime ce déplacement de frontière ?
D’abord, le clivage des classes sociales. Nous sommes passés des grandes différences aux petites différences. On parle de narcissisme de petites différences ; un narcissisme qui n’est pas forcément pathologique mais qui puise son fondement d’une nouvelle idéologie, d’un nouveau concept qu’est l’économie de l’attention.
Certes, ce concept est régi par des marques. Il constitue même une tendance mondiale. Mais pour ceux qui ne représentent pas forcément des marques, l’économie de l’attention constitue le moyen leur permettant de décrocher la reconnaissance d’autrui. Aussi, observons-nous un individu qui se positionne en public, qui se surpasse et qui est responsable de son propre sort.
Il s’agit d’une nouvelle manière de se responsabiliser et d’être à la hauteur, non pas des valeurs sociales, mais de ses propres valeurs, du « moi-même ». Ce clivage sauve l’individu de la culpabilité et l’oriente vers la responsabilité de soi. Du coup, il ressent de moins en moins la culpabilité de ne pas être conforme aux valeurs collectives et structurantes et devient, en revanche, de plus en plus responsable de lui-même et à la hauteur de ses convictions. Le challenge à relever consiste, indéniablement, à réussir l’équilibre personnel.
Peut-on parler de manipulation exercée par l’économie de l’attention sur l’individu ?
Non ! Ce n’est en aucun cas une manipulation, mais un choix ! C’est même une nouvelle manière d’être, qui permet à chacun de trouver son compte ; et l’individu et le capitalisme de l’attention. Il faut savoir aussi que l’insertion dans le capitalisme de l’attention, il y a la revanche de l’Homme privé et le déclin de l’Homme public dans la mesure où c’est le bien-être individuel qui prend le dessus sur le bien-être collectif structuré, ce qui est un autre déplacement de frontière ….
L’échec est-il probable dans l’injonction du paraitre ? Et si oui, quelles sont les conséquences ?
Evidemment. Dans le cas d’un échec de l’injonction du paraître, dans le cas où il n’assume pas la responsabilité de soi et où il n’arrive pas à la hauteur de soi-même, l’individu risque de succomber à la dépression, au malaise, au mal-être. Certains basculent, même, vers les comportements à risque.
Ces derniers nuisent ou bien à l’individu, ou bien à la société. Dans le premier cas, l’individu recourt à la drogue, à l’isolement, à la solitude, à l’auto-agression… La solitude est devenue, d’ailleurs, un choix pour l’individu qui n’arrive pas à s’assumer. Ce qui est clair, en outre, c’est que les liens sociaux sont marqués par une grande faiblesse. Il y a une concentration sur soi-même face à une société de moins en moins figée sur les liens sociaux. Dans le deuxième cas, l’individu pourrait balancer vers la délinquance, la violence exercée sur autrui, vers la criminalité…



