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Tribune – La Tunisie dans une course contre le temps : Décider, agir et rendre des comptes, ou perdre encore des années

  • 25 août 2026
  • 9 min de lecture
Tribune – La Tunisie dans une course contre le temps : Décider, agir et rendre des comptes, ou perdre encore des années

La Tunisie n’est ni un pays pauvre ni un pays dépourvu de ressources. Avec près de douze millions d’habitants, une position stratégique exceptionnelle entre l’Europe et l’Afrique, un accès privilégié à la Méditerranée, un potentiel considérable dans le solaire et l’éolien, des ressources en phosphate, une agriculture diversifiée, l’huile d’olive, les richesses halieutiques, le tourisme et un patrimoine historique remarquable, notre pays dispose d’atouts que beaucoup pourraient lui envier.

À cela s’ajoute notre principale richesse : les compétences tunisiennes, dont la réussite dans les plus grandes économies du monde n’est plus à démontrer.

La véritable question n’est donc plus de savoir si la Tunisie possède les moyens de réussir. Elle est de comprendre pourquoi nous n’avons pas encore réussi à transformer suffisamment ces atouts en investissements, en croissance, en emplois, en exportations et en puissance économique.

Depuis des années, nous parlons d’énergie, d’eau, de phosphate, de transport, d’aéroports, de ports, de tourisme, d’éducation, de santé, de logement, d’investissement et d’entreprises publiques. Et nous aboutissons trop souvent au même constat : des projets retardés, des décisions qui prennent des années, une bureaucratie lourde et des secteurs stratégiques dont le rendement demeure inférieur à leur potentiel.

Pendant ce temps, le chômage reste élevé, particulièrement chez les jeunes. Cela signifie que le problème tunisien n’est plus seulement celui du diagnostic. Nous connaissons nos difficultés. Le véritable défi est désormais celui de la décision, de la vitesse d’exécution et de l’obligation de résultat.

La règle devrait être simple : celui qui gouverne doit produire des résultats, et celui qui exerce une responsabilité publique doit accepter d’en rendre compte.

Il n’est plus possible de demander indéfiniment des sacrifices et de la patience aux citoyens tout en maintenant des responsables à leurs postes lorsque les résultats ne suivent pas.

Je considère ainsi que tout ministre ou haut responsable ayant passé deux années à la tête d’un secteur stratégique devrait présenter publiquement son bilan: quels projets ont été lancés ? Quels objectifs ont été atteints ? Quels investissements ont été réalisés ? Qu’est-ce qui a concrètement changé pour les citoyens ?

Celui qui réussit doit être soutenu. Celui qui échoue durablement doit être remplacé. L’État ne peut être prisonnier des personnes : la Tunisie est plus grande qu’un ministre, qu’un gouvernement et de toute fonction.

Il ne s’agit pas de changer pour changer, encore moins de pratiquer une opposition systématique. Ce qu’il faut transformer, c’est d’abord la manière de gouverner : passer de la gestion permanente des crises à la construction de l’avenir, de la réaction à la planification, des promesses sans échéance aux engagements mesurables, et de la dilution des responsabilités à l’identification claire de celui qui répond de chaque résultat.

C’est pourquoi la Tunisie a besoin d’une nouvelle feuille de route nationale articulée autour de trois horizons : l’urgence, le court terme et la vision stratégique à l’horizon 2035.

Dans l’immédiat, il faut remettre la machine de l’État en mouvement : évaluer objectivement l’action gouvernementale, pourvoir les postes vacants dans les secteurs stratégiques, remplacer ceux qui n’ont pas obtenu les résultats attendus, débloquer les projets en souffrance et réduire radicalement les délais administratifs.

Le Conseil des ministres doit également devenir un véritable centre de pilotage des grands projets nationaux. Pour chaque projet stratégique, les Tunisiens devraient pouvoir connaître son responsable, son coût, son financement, sa date de lancement et la date prévue de mise en service.

Le citoyen tunisien a suffisamment entendu le mot « demain ». Il veut désormais voir ce que l’État réalise aujourd’hui.

Entre un et trois ans, la priorité doit être claire : créer de la richesse et remettre pleinement en marche le moteur économique.

Dans l’énergie, il est difficilement acceptable qu’un pays disposant d’un potentiel solaire aussi important reste fortement exposé au déficit énergétique et aux importations. Nous devons accélérer les investissements dans le solaire et l’éolien, moderniser le réseau, développer les capacités de stockage et ouvrir, sans tabou, un débat stratégique sur le mix énergétique capable d’assurer la sécurité énergétique de la Tunisie pour les prochaines décennies.

Dans le phosphate, l’objectif ne peut plus être uniquement d’extraire davantage. Nous devons transformer davantage, créer de la valeur ajoutée, développer une véritable industrie autour de cette ressource et augmenter les recettes d’exportation.

Dans l’agriculture, nous devons progressivement passer d’un système trop vulnérable aux crises climatiques et aux fluctuations des marchés à une politique capable de renforcer notre sécurité alimentaire tout en développant les filières exportatrices.

Notre tourisme doit, lui aussi, changer de dimension. La Tunisie ne peut plus être réduite à quelques mois de saison estivale. Carthage, El Jem, Kairouan, Sidi Bou Saïd, le Sahara, les montagnes, les îles, les médinas et notre littoral exceptionnel peuvent constituer les fondements d’une économie touristique fonctionnant 365 jours par an.

Dans les transports et la logistique, nous devons apprendre à penser à cinquante ans: aéroports modernes, ports compétitifs, zones logistiques, réseau ferroviaire performant, infrastructures routières et connexions maritimes et aériennes capables de positionner la Tunisie comme une véritable plateforme entre l’Europe, l’Afrique et la Méditerranée.

Mais la richesse décisive de la Tunisie ne se trouve pas sous son sol. Elle se trouve dans l’intelligence des Tunisiens.

La réforme de l’éducation et de la formation, leur connexion avec le marché du travail, l’économie numérique, l’intelligence artificielle, l’ingénierie et les nouvelles industries doivent devenir une priorité nationale.

D’autres pays exportent du pétrole et du gaz. La Tunisie peut exporter du savoir, des logiciels, des services numériques, de l’ingénierie, de la recherche et de l’intelligence. Elle peut devenir un pôle technologique africain à condition d’offrir à sa jeunesse l’environnement lui permettant de réussir en Tunisie, afin que son premier projet d’avenir ne soit plus quitter le pays.

Enfin, nous devons préparer dès maintenant la troisième étape : la Tunisie de 2035.

Je refuse que nous arrivions en 2035 pour continuer à débattre des mêmes problèmes d’eau, d’électricité, de transport, de chômage, de phosphate ou d’infrastructures que nous discutons en 2026.

Nous devons fixer aujourd’hui des objectifs mesurables : quel taux de chômage voulons-nous atteindre ? Quel niveau d’investissement et d’exportation ? Quelle production énergétique? Quelle part pour l’économie numérique ? Combien de grands projets nationaux devons-nous achever ? Combien d’emplois voulons-nous créer ?

Un État qui ne fixe ni objectifs chiffrés ni échéances précises ne peut demander de comptes à personne.

Cette transformation exige également une évolution de notre culture politique. La Tunisie ne pourra réussir si chacun travaille dans son coin, ni si toute critique est considérée comme une hostilité et toute proposition alternative comme une volonté de déstabilisation.

Nous devons rassembler les meilleures compétences tunisiennes autour d’un véritable projet national : la présidence de la République, le gouvernement, le Parlement, l’administration, le secteur privé, les universités, la jeunesse et les compétences tunisiennes établies à l’étranger.

La compétence doit primer sur les fidélités et l’intérêt de l’État sur les calculs personnels.

Il faut également avoir le courage de rappeler une évidence : protéger l’État ne signifie pas protéger l’échec. Soutenir les institutions de la République ne signifie pas se taire devant les insuffisances. Défendre la stabilité ne signifie pas accepter l’immobilisme.

La meilleure manière de soutenir l’État est d’exiger sa réussite. La meilleure manière de protéger un projet national est de corriger ses erreurs avant qu’elles ne deviennent des crises.

Depuis 2011, la Tunisie a perdu trop de temps dans les conflits politiques, les gouvernements successifs, les affrontements idéologiques et les promesses qui n’ont pas suffisamment été transformées en réalisations.

Nous n’avons plus le droit de perdre une nouvelle décennie.

Je considère donc que 2026 doit être l’année de la décision et de la remise en ordre de l’appareil de l’État ; 2027 à 2030 doivent être les années de l’investissement, des réformes et des réalisations ; et 2030 à 2035 doit être la période durant laquelle la Tunisie consolidera sa place comme économie émergente dans son environnement africain et méditerranéen.

Voilà la politique dont les Tunisiens ont aujourd’hui besoin : moins de discours et davantage de résultats. Un État qui décide, un gouvernement qui exécute, une administration qui avance, un secteur privé qui investit, une justice qui garantit la loi, une école qui produit les compétences de demain et des citoyens qui constatent dans leur vie quotidienne le résultat de leurs sacrifices.

La Tunisie n’a pas besoin d’un miracle. Elle n’a pas non plus besoin de découvrir de nouvelles richesses pour réussir.

Les ressources existent. Les compétences existent. La position géographique existe. L’histoire existe.

Ce dont nous avons besoin désormais, c’est de leadership, de décision, d’exécution et de responsabilité.

Et celui qui n’est pas en mesure d’accompagner cette nouvelle étape, quelle que soit sa fonction, doit savoir laisser la place à ceux qui peuvent avancer.

Un gouvernement n’est pas une fin en soi. Les fonctions ne sont pas éternelles. Les personnes ne sont jamais plus grandes que l’État.

La Tunisie est plus grande que nous tous. Et le temps n’est plus à la simple gestion de l’existant : il est venu de construire la Tunisie que nous voulons transmettre aux générations futures.

H.B.

(*) Député indépendant à l’Assemblée des représentants du peuple tunisien

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.
Auteur

Halim BOUSSAMA

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