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FIFAK 2026 Moussa Touré, réalisateur sénégalais : Mon cinéma est fondé sur le regard, le silence et la poésie

  • 29 août 2026
  • 7 min de lecture
FIFAK 2026  Moussa Touré, réalisateur sénégalais : Mon cinéma est fondé sur le regard, le silence et la poésie

Moussa Touré a une relation particulière avec le Fifak. Dans cet entretien, il explore son lien profond avec le festival, un lieu d’échange essentiel entre les générations. Son parcours atypique débutant par la technique, avant de devenir un réalisateur guidé par l’observation et le silence.

Ses réflexions mettent en lumière les thématiques de l’identité et de la résistance établissant des parallèles entre la culture des pêcheurs et les tragédies de l’esclavage. Touré évoque également ses projets futurs, notamment un film sur « L’appartenance », tout en rendant hommage à ses mentors et à la vitalité du cinéma africain. Il souligne l’importance de la transmission culturelle et de l’indépendance artistique face aux influences extérieures.

La Presse — Comment définiriez-vous votre relation avec le Fifak ?

Je suis attiré par le Fifak parce qu’il est une jonction entre vieux et  jeunes. Les plus âgés sont devenus des professionnels qui continuent  à soutenir et encadrer de jeunes amateurs. Personnellement, malgré mon âge, j’apprends toujours. On a besoin du regard de l’autre,  surtout celui de la jeunesse qui représente, en Afrique, le point culminant de tout. C’est cela qui m’attire à Kélibia. C’est l’apprentissage.

Qu’avez-vous appris de ce festival ?

J’ai appris à écouter les jeunes. La jeunesse, c’est le bouillonnement d’une société. La jeunesse aborde le bouillonnement de manière frontale. On le perçoit dans leurs films.

Avez-vous tiré profit de cet apprentissage ?

J’ai rencontré un jeune Libanais qui participe avec un film au Fifak. Il était accompagné de son père avec qui  j’ai eu un échange sur la situation au Liban.  Il m’a informé qu’un drone rôde 24/24 sur les têtes des Libanais. C’est intéressant de le savoir et de pouvoir, par la suite, l’intégrer peut-être, dans l’un de mes projets de film.

Est-ce qu’il y a l’équivalent de Kélibia au Sénégal ?

Dakar est une presqu’île. La mer nous regarde depuis notre naissance. Je suis d’une lignée de pêcheurs. Je suis pêcheur et de même ma mère. J’ai des amis pêcheurs à Kélibia; on s’entend bien parce que nous parlons le même langage. Les pêcheurs sont une race de résistants et je comprends pourquoi le Fifak est installé à Kélibia. Le bruit persistant de la mer et la résilience des pêcheurs sont proches des cinéastes amateurs qui portent les mêmes caractéristiques.

Etes-vous passé par la case amateur avant de passer au professionnalisme ?

Je n’ai pas fait de films en amateur. J’ai travaillé comme chef électro pendant 15 ans. C’est de cette manière que je suis passé à la réalisation. J’avais compris la technique et, au fond de moi, je lisais beaucoup de poésie et je courais beaucoup, ce qui me permet d’élaborer en même temps des histoires. J’ai commencé le métier à l’âge de 14 ans. Ma mère m’a beaucoup soutenu et m’a encouragé à faire du cinéma.

Si vous deviez refaire « La Pirogue » ?

Il n’y aurait pas de pirogue en mer. Je referai le film sur la terre ferme. J’ai commencé à discuter avec quelqu’un qui a été en mer. Le scénario de « La Pirogue » est constitué d’une seule page. Le film est basé sur le silence. La mer est à la fois douce et méchante. Il y a un lien entre « Bois d’ébène » qui traite de l’esclavage et « La Pirogue » qui explore une autre facette de l’esclavage. C’est toujours l’Europe et l’horizon perdu de ceux qui tentent d’y aller. L’esclavage dans « Bois d’ébène » se fait avec des chaînes et celui de « La Pirogue » est manipulé et plus complexe.

Comment  définissez-vous votre cinéma ?

Je le définis par le regard et le silence. Mes films sont silencieux. Je le définis aussi par l’observation sans apporter un jugement avec beaucoup de poésie. Accepter l’autre sans le juger.

Quelle thématique abordez-vous dans « Les échos de la forêt », votre nouveau film ?

Je me trouvais en Guinée pour donner des cours de cinéma à des jeunes et là j’ai entendu des histoires. On raconte qu’il y a un peuple « Les Manon » qui croit que les chimpanzés sont leurs ancêtres et vivent encore avec eux. C’est un doc-fiction sur la croyance. Celle-ci donne de l’espoir. Je le produis avec mes propres moyens. Généralement, on ne sait pas produire ce genre de film, on sait par contre les regarder. Les étrangers veulent protéger cette espèce, mais dès lors qu’on cherche à la protéger, elle disparaît.

Quel rêve portez-vous et désirez réaliser ?

Je travaille sur un projet de film intitulé « Appartenance ». Du côté de ma  mère, je suis pêcheur et du côté de mon père touareg. Dans l’ethnie de ma mère j’appartiens aux pêcheurs. Dans ce film de fiction, je parle de l’esclavage arabo-musulman. L’histoire d’une fille qui a été vendue au Maroc. Je voulais tourner à Djerba, mais puisque j’ai trouvé un financement au Maroc, alors j’ai changé de direction. Et il sera tourné dans une région marocaine. C’est mon rêve de faire ce film pour mettre en lumière la question de l’appartenance.

Avez-vous un projet qui aura pour décor Kélibia? 

J’ai parlé avec le monteur Karim Hamouda sur un court-métrage qui se déroulerait à Kélibia.

Quelle est la signification de la coiffe que vous portez sur la tête.

C’est celle du roi du Burkina Faso. Mon grand-père était roi de l’Afrique de l’Ouest. Il a été capturé par les Français. J’ai adopté la coiffe très jeune. Je me préparais à devenir un cinéaste et je voulais disposer d’une identité vestimentaire. L’identification et l’appartenance sont importantes pour moi.

Comment se porte le cinéma sénégalais ?

Il y a un bouillonnement de la part de la jeunesse. Les jeunes sont guidés par la France qui a la mainmise sur l’audiovisuel. Nous ne disposons pas de structure équivalente à celle de la Ftca. Mes films sont dans la continuité de ceux de Sembene Ousmane. Il a vu que j’avais des prédispositions à la réalisation. Sembene est un paysan du cinéma. Il a très vite compris le cinéma. Pourtant, il est comme moi pêcheur, mais jamais il n’a tourné en mer. J’ai travaillé pendant 15 ans sur les tournages de ses films. Il est intelligent, mais parfois solitaire. Il a beaucoup de respect pour moi. Vers la fin de sa vie, il parlait beaucoup de paix.

A qui rendez-vous hommage ?

A Tahar Cheriaâ. J’ai eu une relation de père et fils avec lui et Taïeb Louhichi qui a tourné un film sur l’île de Gorée.

Le mot de la fin

Je suis le cinéma tunisien et mon rêve est de pouvoir tourner en Tunisie. Je considère que je fais partie intégrante de Kélibia.

Auteur

Neila GHARBI

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